Bacchanale ou l’interprétation des Raves


TURBULENCE SOUVERAINE

Sociologie du présent, sociologie de la présence.

Il est temps, pour ceux qui prétendent penser leur temps, de prendre le temps de penser le phénomène festif des raves-party. Car ce qu’il convient d’appeler le phénomène techno est peut-être moins un effet de mode, qu’un mode d’être dans son temps, une manière d’habiter notre temps.

Il y a une présence de la rave, une contamination techno de l’époque, qui nous donne à penser et nous invite à une sociologie du présent(1).

La rave est cette fête intense qui capte notre présence, y compris celle du sociologue qui cherche à penser la rave.
Comment observer un rituel de participation ? L’observation réclamant la participation et la participation brouillant l’observation.
" L’orgasme pleinement vécu produit un voilement de la conscience, ce qui rend l’auto-observation de l’orgasme imprécise. Si, afin de mieux l’observer, on fait un effort pour empêcher ce voilement de la conscience, ce que l’on observera ne sera plus un vrai orgasme, vécu dans toute son ampleur, mais simplement un spasme physiologique qui aboutit à l’éjaculation. "(2)

C’est la quadrature du cercle que les ethnologues tentent de résoudre par l’oxymore méthodologique de l’observation-participante. Je dirais pour ma part qu’il faut savoir s’arracher au voir fasciné qui aveugle et vérrouile toute connaissance, pour parvenir à un regard libre, voir flottant (à la manière des psychanalystes) qui autorise une connaissance.

Comment dire l’indicible de la rave, ce moment où les mots deviennent inutiles, sans parler pour ne rien dire.
Comment construire un savoir universitaire sur ce qui procède d’une expérience initiatique, sans la trahir.
Comment tenir un discours lucide sur l’ivresse, sans être hors-sujet ?
Comment mettre à distance ce qui organise la fusion, sans tricher ? Comment mesurer ce qui relève de la démesure, sans le dénaturer ? Comment traiter l’intraitable de l’objet rave pour le sujet sociologue, quand précisément la rave n’est pas une chose. Je veux dire que penser la rave, s’adonner à penser ce qui se donne dans la rave, penser l’expérience festive, ce n’est pas penser les serpentins et les cotillons. C’est l’apparaître qu’il faut penser pour éclairer l’apparaissant, non l’inverse.
Penser la rave, se risquer à penser les raves, c’est s’aventurer vers l’intangible, chercher à voir l’invisible, entrevoir ce qui se dévoile et ce qui se voile dans la rave, chercher à comprendre ce qui est à l’oeuvre. Sociologie du sacré (3). Alors nous approcherons peut-être de cette centralité souterraine(4) dont nous parle Maffesoli, de ce soubassement dionysiaque du monde(5), dont parle Nietzsche, cet instituant qui traverse toute institution sociale, cet élan qui mobilise, cette énergie qui brûle, cette émotion qui rassemble, ce que j’ai choisi de nommer avec M. Leiris(6) : une turbulence souveraine, qui est comme le souffle de la vie sociale ; et bien, il semble que ce soit précisément cela qui se trouve convoqué à travers le rituel collectif de la rave.
À l’objectif d’une théorie objectivante, il nous faudra reconnaître l’objection d’une pratique peut être inobjectivable, aussi il nous faudra parfois ruser, user de détour et de retour, pour approcher le mystère de la rave sans la contourner, ni l’éventer ; lentement et humblement, sans qu’il soit pour autant assuré de pouvoir en tirer une quelconque certitude.

Le mot fête et a fortiori le mot rave ne sont pas des concepts sociologiques, leur flottement sémantique engendre déjà une certaine confusion proprement festive ; le même mot désigne aussi bien la date, le rituel organisant l’effervescence, et l’effervescence engendré par le rituel ; ou pour le dire à la manière de Durkheim, la règle de la fête et le tumulte de la fête(7). Il s’agit de penser l’articulation entre le dispositif rituel et l’effervescence collective, en quoi le rituel festif (de la rave) est un rituel paradoxal, puisqu’il est le rituel qui tend asymptotiquement à nous arracher aux rites. En effet, la fête est ce rite particulier qui vise à déritualiser, la fête est cette institution particulière qui aspire à désinstitutionnaliser le social pour provoquer l’effervescence, la turbulence.
La souveraineté de la turbulence réside dans le fait qu’elle outrepasse toute détermination, elle est une indétermination primordiale dévoilé dans et par la fête. La subtilité de la fête c’est d’apparaître seulement " comme un jeu avec l’ivresse, et non pas comme une plongée totale dans l’ivresse. "(8), autrement dit de se jouer du chaos et déjouer le chaos en jouant le chaos.
L’interprétation non délirante, de cette turbulence souveraine à la fois partout et nulle part, et un enjeu qui déborde amplement le cadre d’une étroite sociographie des raves.
Partout et nulle part, la musique sociale est brouillée par ce bruit de fond.
Partout, parce qu’il n’est pas de société qui puisse s’affranchir durablement de l’effervescence collective, celle-ci est le ferment de toute communauté, et régulièrement, rituellement, elle doit être convoquer, reconvoquer, pour re-dire l’anamnése de l’instituant(9).
Elle n’est pas le fondement, mais le fond de toute construction sociale.
Nulle part, parce qu’elle est une force de vitalité sociale, qui traverse toute les institutions sans jamais se fixer nulle part, principe indéterminé et imprévisible dont on ne peut saisir que les effets.
Le rituel festif de la rave, à pour double vocation de susciter la turbulence souveraine et de la contenir, dans le sens de renfermer et d’enfermer.
Apparaître pour mieux disparaître
A cette difficulté du juste rapport au terrain et de la polysémie du vocabulaire, s’ajoute le fait que le terrain n’existe pas plus que l’instant de la rave, il s’évanouit lorsque la rave est finie. Il y a une évanescence du terrain propre à la sociologie de la rave.

À la manière de l’archéologue, le sociologue se retrouve dans cette situation où il sait bien que quelque chose a eu lieu, mais il ne dispose que de quelques indices dérisoires pour reconstituer l’intensité de l’événement survenu. Tout juste quelques cendres se dispersant, ultimes restes de la consumation accomplie, à partir de quoi il va falloir tenter d’articuler le discours froid de la théorie. Il ne reste souvent d’une météore que la trace d’un impact sur le sol, de même il ne reste que peu d’éléments pour témoigner de l’intensité festive d’une rave. Des traces de piétinement sur le sol, quelques bouteilles d’eau en plastique et quelques flyers froissés tapissant le sol, peut être un sifflé perdu, un amoncellement d’ordures... il en faudra de l’imagination théorique pour reconstituer la puissance de l’événement. Que reste-t-il d’une rave le lundi matin ?

Une rave ne laisse pas plus de trace qu’une étoile filante un soir d’été, instant magique et fugace, apparaissant à l’improviste pour disparaître aussitôt.
La rave ne laisse pas de trace, quand bien même elle en laisserais, le sociologue n’a pas pour vocation d’archiver l’éphémère, il n’est pas une sentinelle dressée face à l’oubli. Il est là pour penser la rave, à partir de ses traces, pour penser ces traces, qui ne sont pas même des traces, tout juste des traces de traces, les cendres d’une consumation. L’absence de trace de la rave, est la trace de quelque chose d’essentiel. La rave est un pur présent, sans passé ni avenir, qui exige la pleine présence des participants.
Le temps de la fête efface le temps ordinaire avant de s’effacer lui-même au retour du temps ordinaire. " Le gouffre de l’oubli sépare donc le monde de la réalité quotidienne et celui de la réalité dionysiaque. "(10)

La rave n’est ni la Révolution, ni un lieu, ni une chose ; elle est plutôt une expérience esthétique et poétique à la fois intime et collective, un voyage, une rencontre, une initiation. Elle est aussi et surtout un temps pour s’oublier et tout oublier, amnésie volontaire qui fabrique de l’inoubliable, un temps qui annule le temps, un instant éternel, une pierre de " l’édifice immense du souvenir,"(11) source de réminiscences constituant l’épaisseur du temps.
Le temps ordinaire n’est jamais qu’un temps creux, un entre-deux fêtes, et nous sommes comme le primitif " qui vit dans le souvenir d’une fête et dans l’attente d’une autre, car la fête figure pour lui, pour sa mémoire et pour son désir, le temps des émotions intenses et de la métamorphose de son être "(12).

Penser sur la brèche, pensées sur la brèche. Entre réprobation aveugle et fascination aveuglante, il s’agit à travers ces quelques textes liminaires, d’essayé de répondre présent, de répondre par notre présence, à la question de la fête ? à la question de la rave ? Chercher à écrire pour comprendre la musique techno plutôt que de lui opposer le silence assourdissant de l’incompréhension. Introduire une sociologie de la rave, entendons vouloir observer l’inobservable, vouloir saisir l’insaisissable est à la fois nécessaire et peut-être impossible. Cela consiste à s’engager dans une pensée qui s’attache à penser l’impensé du social, engager une sociologie qui vise ce point aveugle du social, une sociologie qui laisse toute sa part à ce que G. Bataille nomme la part maudite(13) du social.

Stéphane Hampartzoumian, étudiant-chercheur au C.E.A.Q.
dans Effervescence techno , Sociétés n°65, septembre 99.

Notes :

É. MORIN, " Principes d’une sociologie du présent " dans Sociologie, Paris, Fayard, 1994, p. 74.
- G. DEVEREUX, Ethnopsychanalyse complémentariste, (traduit par T. Jolas et H. Gobard), Paris, Flammarion, p. 22. " La fête est tenue pour le règne même du sacré "
- R. CAILLOIS, L’Homme et le sacré, Paris, Folio, 1988, p. 132.
- M, MAFFESOLI, L’Ombre de Dionysos, Contribution à une sociologie de l’orgie, Paris, Librairie des Méridiens, 1991, p. 57.
- F. NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, (traduit par J.Marnold et J. Morland), dans Oeuvres, Paris, Robert Laffont, 1993, p. 130.
- Expression de M. LEIRIS, voir l’ article " Acéphale " dans l’Encyclopaedia Universalis.
- É. DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la viereligieuse, le système totémique en Australie, Paris, Quadrige/P.U.F, 1990, p. 309.

- F. NIETZSCHE, " La Vision dionysiaque du monde ", (traduit par J.L. Backès), dans Écrits posthumes 1870-873, Paris, Gallimard, 1975, p. 61.

- M. MAFFESOLI, Des Effervescences festives, Entretien avec
M. Gaillot, dans Blocnotes, numéro 13, Oct. 96, p. 66.

- F. NIETZSCHE, " La Vision dionysiaque du monde ", (traduit par J.L. Backès), dans Écrits posthumes 1870-873, Paris, Gallimard, 1975, p. 60.

- M. PROUST, Du Côté de chez Swann, Paris, Gallimard,1991, p. 46.

- R. CAILLOIS, L’Homme et le sacré, Paris, Folio, 1988, p.131.

- G. BATAILLE, La Part maudite, Paris, Édition de Minuit,

- Michel Maffesoli. Pour une société enfin nomade. Michel.Maffesoli chez univ-paris5.fr

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