D’Altern à Freenet, l’imagination au pouvoir


L’équilibre entre le droit des auteurs, artistes, compositeurs et interprètes à vivre de leur travail d’un côté, l’accès universel à la connaissance et à la culture de l’autre, est un équilibre particulièrement instable qui se cherche constamment. Mais au-delà des revendications, sans nul doute légitimes, des créateurs eux-mêmes, il convient de ne pas oublier trop vite que cet équilibre implique d’autres acteurs -et notamment de puissants intérêts financiers- dont les préoccupations ne rencontrent pas forcément toujours celles des auteurs ou de ceux qui défendent le droit à la culture comme une des modalités d’accès à l’émancipation et à la citoyenneté.

Surfant allègrement sur la déferlante du numérique, chacun tente aujourd’hui de " tirer la couverture à soi " pour rompre à son profit le modus vivendi qui s’était tant bien que mal instauré depuis quelques dizaines d’années. C’est en particulier le cas de certaines entreprises en situation de quasi-monopole dans les domaines du logiciel, de la musique, de l’édition ou de l’audiovisuel. S’inscrivant dans une logique de marchandisation du savoir, ces puissants lobbies financiers et politiques pèsent aujourd’hui de tout leur poids pour renforcer leur emprise sur l’ensemble des processus de création et de circulation du savoir. Brevétabilité du logiciel en Europe, paiements de droits sur les Proxys, prêts payants en bibliothèque, marchandisation du vivant, ... nombreux sont les exemples qui attestent d’une intense activité visant à réduire les problématiques de création, de production et de circulation des savoirs à des contraintes purement mercantiles.

Ayant compris que l’immatériel pouvait générer à l’ère de la révolution informationnelle des profits énormes à condition d’en avoir la maîtrise absolue, ces " marchands du temple " mettent aujourd’hui en œuvre une double stratégie :

- Le premier moment est technologique : il s’agit en somme de prendre de vitesse le potentiel d’inventivité et d’auto-organisation du réseau Internet pour y imposer ses propres standards et ses propres protocoles sécurisés. Face au redoutable format de compression musical Mp3 par exemple, les cinq plus grandes majors cherchent aujourd’hui à imposer un autre standard. Si un des objectifs avoués est de lutter contre la piraterie et la spoliation des créateurs, d’autres objectifs sont beaucoup moins avouables. Avec l’émergence du numérique, chacun est aujourd’hui en mesure de créer, produire et commercialiser son travail sans avoir nécessairement besoin de passer par les circuits traditionnels de l’édition et de la distribution des œuvres intellectuelles et artistiques. Imposer un standard permet de mettre sous contrôle l’ensemble des processus de production du savoir qui risquaient d’échapper à la sphère marchande pour recréer artificiellement une pénurie et de la demande, dans une logique malthusienne.

- Le second moment de cette véritable Guerre Sainte est juridique. Cette stratégie vise en effet à peser sur la jurisprudence et sur les instances législatives pour remodeler totalement les règles nationales, régionales et internationales en matière de propriété intellectuelle. Alors que la réglementation actuellement s’accommodait grosso modo de ces deux impératifs liés à la rémunération des auteurs et à l’accès universel à la culture, ces puissants intérêts financiers tentent aujourd’hui de passer en force pour faire du savoir et de la culture une marchandise à part entière. De valeur d’usage qu’il était depuis le début de l’Humanité, le savoir devient une pure valeur d’échange détenue par des intérêts financiers qui ne savent, la plupart du temps, même pas dans quel " business " a été investi leur argent.

À ce petit jeu, les puissants ne sont pas aujourd’hui assurés de remporter la mise. Sur le terrain technologique comme sur le terrain juridique, la créativité et l’imagination des internautes dépassent largement les capacités de réaction des grandes cathédrales de l’ordre mercantile que sont les entreprises et les Etats.

L’affaire Altern.org est un des exemples parmi tant d’autres -de Compuserve à Napster- qui permet de mettre en évidence ces stratégies de recomposition. Hébergeur gratuit et non-commercial de sites web, l’entreprise Altern a été, à plusieurs reprises, condamné à cause de quelques internautes qui avaient mis en ligne sur leurs propres sites des contenus ne respectant pas le droit à l’intimité et les règles de la propriété intellectuelle et artistique. Sans entrer dans les détails de l’affaire, contentons nous de dire que cet acharnement contre Altern est pour le moins suspect. Pour beaucoup, l’affaire Altern dépasse largement le cadre relativement étroit des " Deux sous d’Estelle ". Il s’agissait en effet dans cette affaire de faire un exemple visant à accréditer dans l’opinion l’idée que le législateur devait se prononcer rapidement sur la question de la responsabilité juridique des fournisseurs d’accès et des hébergeurs de sites. Peut-être n’est-il d’ailleurs pas anodin que l’affaire Altern ait éclaté au moment même où débutait en France le débat sur une nouvelle loi d’orientation sur l’audiovisuel public. De la même manière, on peut légitimement s’interroger sont les motivations du retournement spectaculaire de Patrick Bloche, député qui s’était un temps posé en Défenseur de l’Internet alternatif et non-commercial et qui va aujourd’hui dans le sens d’une réglementation liberticide. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Le bon sens, qui prévalait jusqu’à présent, voulait que le fournisseur d’accès et l’hébergeur soient considérés comme des intermédiaires techniques, les administrateurs de sites ayant eux-mêmes la responsabilité éditoriale du contenu de leurs publications au regard de la loi. Si le coupable pouvait être dans ce cadre moralement condamné, il n’était que très rarement solvable. Or, pour les éditeurs, il fallait bien que quelqu’un paie pour le préjudice financier. D’où l’idée de renvoyer la responsabilité éditoriale des sites sur les hébergeurs eux-mêmes. Au moment de sa mise en cause, pour ne citer que cet exemple, le serveur d’Altern hébergeaient des dizaines de milliers de sites en perpétuel mouvement. Exiger de l’intermédiaire technique qu’il vérifie que chacune des pages présentes sur son serveur soit en conformité avec l’ensemble des règles afférentes à la propriété littéraire et artistique est une exigence tout simplement irréaliste. L’honnêteté vaudrait que les promoteurs de cette loi admettent tout simplement qu’ils veulent en finir avec Internet et son potentiel d’échange, de création et de réflexion.

Mais l’Histoire ne s’arrête probablement pas là. Face à ces visées hégémoniques, une nouvelle riposte, un nouveau réseau, de nouveaux outils sont en train d’être mis en place. Puisque l’hébergeur doit devenir censeur, il suffit de trouver un système permettant de se passer d’intermédiaire et d’interconnecter de manière anonyme et décentralisée les millions d’ordinateurs connectés, d’une manière ou d’une autre à un réseau. Cette technologie vient d’être mis en place par un groupe d’une dizaine de jeunes informaticiens pétris de cette idéologie crypto-anachiste, composante particulièrement prégnante de la cyber-culture depuis ses origines. FreeNet est un projet dont " le but est de créer un système distribué de client-serveur permettant la publication de n’importe quel document ou fichier, de manière anonyme sans qu’il soit possible de retracer l’activité des utilisateurs, ni l’origine d’un fichier, ni même sa localisation précise sur le réseau ". Chaque fichier peut être localisé n’importe où sur le réseau, sur un serveur ou sur un disque dur et toute tentative de localisation ou de destruction d’un fichier implique sa réplication automatique sur d’autres machines reliées au serveur. Contrairement à Napster, FreeNet est un projet en OpenSource et dépourvu de serveur centralisé. En ce sens, retirer un serveur-relai du réseau aurait un impact négligeable sur le réseau.

De l’aveu même de son créateur, Ian Clarke, FreeNet constitue une réponse aux volontés hégémoniques de mise sous tutelle du réseau Internet. Dans une interview publiée par quotidien Libération, il déclarait : " Dès que vous donnez à quelqu’un le pouvoir de contrôler l’information, vous lui accordez aussi le pouvoir de manipuler l’opinion, et c’est incompatible avec la démocratie. "

En optant pour une stratégie ouvertement répressive, les marchands de contenu ont décidé d’engager un bras de fer avec les internautes sur le terrain de l’imagination, du réseau et de la technologie, terrain qu’ils maîtrisent mal et ont pris la responsabilité historique d’ouvrir la Boîte de Pandore. Plus rien ne s’oppose en effet à ce que s’organisent de gigantesques banques de données échappant totalement à une quelconque tentative de maîtrise par qui que ce soit. Force est de constater aujourd’hui l’échec total et probablement définitif de la fièvre régulationiste et mercantile qui s’est emparée des marchands de savoirs. El Dorado ou Enfer, la question n’est probablement pas là. Elle est plutôt dans la capacité qu’auront l’ensemble des acteurs du monde de la création à repenser les bases d’un nouveau contrat social qui permette de répondre aux aspirations de chacune des parties dans une société où la création et la circulation des savoirs deviennent, plus que jamais, des valeurs fondatrices...


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