Dionysos Redivivus


On peut dire qu’à l’image de certains moments de l’antiquité, ce qui caractérise au mieux la post-modernité est le lien s’établissant entre l’éthique et l’esthétique. Je veux dire par là le nouveau lien social (ethos) naissant à partir de l’émotion partagée, ou du sentiment collectif. Stricto sensu, c’est bien cela qu’est le ludisme en son sens étymologique. Ainsi, plutôt que d’y voir une quelconque frivolité à l’usage de quelques uns, avant-garde, bohème artistique, peut-être serions nous mieux inspirés de repérer dans le festif un des facteurs essentiels de la vie sociale qui est en train de (re) naître dans les sociétés contemporaines. C’est en ce sens que Dionysos, comme "figure emblématique" ( E.Durkheim) , peut être considéré comme typique, archétypique, d’un esprit du temps ne se satisfaisant plus du sérieux et de l’asepsie auxquels la société moderne nous a habitué.

L’accent est mis sur une perspective globale, holistique, qui intègre le vécu, la passion, le sentiment commun. On reconnaît là un changement de paradigme d’envergure : plutôt que de dominer le monde, plutôt que de vouloir le transformer ou le changer - attitudes toutes trois prométhéennes - on s’emploie à s’unir à lui par la "contemplation".
La prévalence de l’esthétique, la perspective écologique, les différentes formes du "souci de soi" et les divers cultes du corps, sont en effet, quoiqu’il puisse y paraître, des modulations d’une telle "contemplation" dionysiaque. Elles constituent à la fois la musique intérieure d’un corps social donné, et , en même temps le rythme qui le fait vibrer à l’unisson. Il n’est, à cet égard, qu’a se souvenir de ces récents affolements religieux : les "journées mondiales de la jeunesse," musical : "la techno parade" dans les rues de paris), sportif : l’effervescence du "mondial" il y a quelques mois, pour mesurer l’impact de la syntonie collective, de l’hystérie , en son sens étymologique ( ce qui fait mouvoir le ventre) , qui , ponctuellement, font vibrer la société. Sous l’empire de Dionysos, on "s’éclate" rituellement et mutuellement pour le plus grand bien de la société en son ensemble.

Avec plus ou moins de sérieux ou d’intérêt, le productivisme, dans ses diverses formes, est maintenant l’objet de critique. Le travail, le progrès ne sont plus des impératifs catégoriques. Économistes, experts, philosophes s’accordent pour constater que même dans une perspective linéariste de l’histoire, ces formes ont fait leur temps. La suspicion pèse sur Prométhée. Il est inutile de revenir là-dessus, sinon pour servir d’appui à la description de ce qui tend à remplacer le dieu déchu. Tout comme celle de la libération, la thématique de l’énergétisme productif a fait son temps. Elles resurgiront, c’est certain, leurs naissances et leurs morts se retrouvent plusieurs fois dans les histoires humaines, mais pour l’immédiat, de par un mécanisme de "saturation", on voit poindre et s’affirmer d’autres constantes, et leurs contours encore nébuleux ne peuvent laisser personne indifférent. Ce qui est certain, c’est qu’un autre énergétique, bien plus mystique, mais non moins profond, peut alors surgir. Ainsi , sous forme de métaphore, on peut dire que la chair participe à l’esprit de la terre, et, par là, constitue une nouvelle " anima mundi" en gestation . Corporéisme mystique s’il en est, mais qui caractérise bien l’ambiance générale, matricielle, qui est celle de la postmodernité s’esquissant sous nos yeux.

Bien sûr, l’analyse qui s’inaugure à partir de telles prémisses ne peut être que caricaturale. Au sens simple du terme, elle force le trait pour faire ressortir ce qui est., plus que ce qui "devrait être" (M.Weber) .Mais, de même qu’après Nietzsche, ou Simmel, on a pu dire que toute profondeur se cachait à la surface des choses, peut-être faut-il assumer une pensée caricaturale qui durcisse l’apparence des situations, les prenne au sérieux en tant que telles, sans vouloir les intégrer dans un finalisme qui leur donne sens. Ainsi donc, tel le retour du refoulé, la dépense improductive tend à remplacer l’énergétisme productif. Mon maître et ami Gilbert Durand a bien indiqué, avec perspicacité, comment au plus fort du mythe progressiste, dans le XIXème siècle machiniste, Dionysos se tenait caché, prêt à surgir de sa réserve. Paradoxe de la dynamique culturelle, qui au rythme de leur usure fait se succéder ses dieux !

C’est en ce sens que l’on peut dire que le corps, outil de production, laisse la place à un corps ludique et amoureux . Est-ce une rébellion, dans un classique schéma de la libération ? Pas forcément. On est plutôt en présence d’une puissance affirmative que l’on retrouve, souterrainement, dans toutes les structurations sociales et qui, parfois, s’impose, irrésistiblement, telle une vague de fond que rien ne saurait arrêter. Voilà bien un projet ambitieux : rendre compte de la "dépense" en son sens le plus strict. Ce qui était l’apanage de l’avant-garde, des artistes, des génies solitaires et orgueilleux, se capillarise dans l’ensemble du corps social. La jouissance du présent, le "carpe diem", deviennent des valeurs massives et irrécusables. C’est ainsi que, pour ma part, je comprends ce qu’Octavio PAZ appelle une "exaltation des valeurs orgiastiques", où s’expriment les sensations, les passions, les images, les situations d’un moment. Une éthique de l’instant se donne à voir, qui était jusqu’alors en mezzo voce.
Instant éternel où se vit et se dit la conversion à Dyonisos : retour de la thématique nocturne , celle du dieu chthonien, que l’on retrouve dans la multiplication des "boites" de nuit, des "raves parties" et autres manifestations "techno" que l’on ne peut plus considérer comme de simples épiphénomènes sans conséquences . Tout cela constitue ce que j’ai appelé la vraie "centralité souterraine" à partir de laquelle s’ordonne la socialité naissante.

Il n’est pas question en disant cela de tomber dans le piège du linéarisme, il ne s’agit pas d’une nouveauté quelconque qui comme tout ce qui est nouveau serait déjà caduc, mais bien plutôt ai-je dit plus haut, d’un archétype structurant le donné mondain, et qui comme tel, revient sur le devant de la scène après avoir joué les seconds rôles. On peut suivre à la trace cette forme sociale, ses modulations et ses retraites stratégiques, c’est indispensable pour apprécier son actualité. Le retour de Dionysos, ainsi compris, s’inscrit dans la guerre des dieux qui, à l’image de l’épopée homérique, se traduit dans des fortunes diverses et aléatoires. Pour souligner toute l’efficace de l’improductivité, de la thématique dépense, il convient de faire référence au ludisme que le rationalisme contemporain a relégué dans les choses secondaires. Il n’est pas besoin d’analyser en détail l’importance du jeu, des travaux maintenant classiques l’ont fait avec compétence et exhaustivité (Huizinga, Caillois, Duvignaud). Il suffit de se rappeler que s’il est un "résidu", au sens que Vilfredo Pareto donne à ce terme, le jeu l’est en tant que noyau irréductible autour duquel s’organisent toutes ces "dérivations" (V.Pareto) rationalisations, légitimations diverses. La lutte économique, l’émulation pécuniaire, la théâtralité politique, sont là pour rappeler que rien n’échappe au jeu du monde, au monde en jeu, que les sociétés sont façonnées par lui et que le prendre en compte n’est pas un parti pris d’esthète mais bien de la reconnaissance d’une constante qui, en diagonale, traverse toutes les réalités humaines. En fait l’esthétique est devenue quotidienne.

Contrepoint de l’utilitarisme, le ludisme est l’indice le plus net du vouloir vivre et de la perdurance de la socialité. Les mystiques, dont on écoute ou rejette, suivant les époques, le message, l’ont bien vu, il faudra y revenir. Mais dès à présent, je pense à Jacob Boehme, pour lequel il existe "un jeu joyeux de l’éternelle génération" permettant la maintenance de ce qui est. Ce n’est pas de l’irrationalisme que de suivre une telle piste, mais plutôt une espèce d’"hyperrationalisme" à la Fourier, intégrant dans l’analyse sociale ces paramètres humains, jusqu’alors trop souvent écartés, que sont , par exemple, le ludique , l’onirique l’imaginaire collectifs .

En fait, on n’hésite plus à reconnaître le rôle primordial de l’illusion, du simulacre, qui renvoient à l’alea fondamental de toute situation humaine dont la mort est le paradigme achevé. C’est une telle lucidité décapante qui rend au jeu ou à la fantaisie la place qui leur revient, c’est elle aussi qui voit dans les diverses formes festives, quelles qu’elles soient, l’expression du corps "érotique", qui avec plus ou moins de discrétion entend échapper à l’imposition productiviste. Les manifestations de ce ludisme dionysiaque ne peuvent pas être classées dans les rubriques "passé" ou "à venir". Avec une étonnante constance, et suivant des modulations qui en fin de compte changent peu, elles redisent toujours et à nouveau le désir de la perte, du creux, dans un monde qui a toujours tendance à positiver toutes choses. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’improductivité. Le paradigme en est la danse dionysiaque dont le rythme social ,la syntonie dont j’ai parlé, les transes collectives contemporaines sont, peut être, les symboles achevés de l’efficace rêverie du jeu du monde.
Ainsi Les rites dont on connaît l’enracinement religieux et plus précisément ludique, sont, selon l’expression de H. Cox, de la "fantaisie incorporée". Il faut attribuer à l’expression "incorporée" toute sa charge sémantique, il s’agit bien du corps qui s’affronte, qui caresse, qui heurte, qui aime. Et avant d’être euphémisé dans les liturgies politiques ou religieuses que nous connaissons, les rites étaient bien ce corps à corps violent ou tendre qui disait la fantaisie, la dépense, la perte, en un mot l’inutile. Le rite fantaisiste, le rite corporel, gestuel existe encore, même s’il n’exprime plus la forme sacrée ou profane de la religion, à moins que la religion, le divin ne soit justement ce qui conjugue ceux qui sans cela resteraient isolés.
Ainsi le jeu est certainement la chose au monde la mieux partagée, et il suffit de dire que "l’essence de la vie collective et de l’existence individuelle est théâtrale". Faisant référence au jeu du bilboquet chez les Esquimaux, jeu s’il en est apparemment solitaire, Roger Caillois en donne une description qui en fait un phénomène social : "support de communion et d’allégresse collective dans le froid et la longue obscurité de la nuit arctique". Ce jeu simple est le modèle rigoureux de toutes ces situations qui supposent la compagnie, qui la suscitent même, de ces situations quelles qu’elles soient qui fonctionnent sur la tension, l’effervescence ou la détente partagée.
De la danse aux différents jeux sportifs, mais également dans les commentaires publics des événements et des faits divers plus ou moins spectaculaires ainsi que dans les conversations de salon sur tel film ou telle pièce de théâtre, on retrouve la mise en commun d’émotions ou de sensations qui sans cela perdraient beaucoup de leur acuité. Cette mise en commun d’émotions ou de sensations qui se diffuse dans les actes les plus courants ou qui se cristallise dans de grands événements ponctuels ou commémoratifs est, stricto sensu, ce qui fonde la vie sociale ou ce qui rappelle sa fondation : c’est ce que l’on appelle l’anamnèse. Le ludique n’est donc pas un divertissement à usage privé, c’est fondamentalement l’effet et la conséquence de tout amour en acte. Ainsi l’ivresse sportive, l’effervescence musicale, et même, la folie de consommation des sociétés du même nom peuvent être considérées comme expression d’une érotique sociale à forte connotation dionysiaque.
Les modalités de ce que l’on peut appeler "l’intérêt d’à présent" festif sont multiples ; les épicuriens, les bacchanales, le carnaval, les jeux de hasard ou le ludisme sont là pour l’illustrer ; si on voulait les synthétiser, on pourrait y voir les expressions de cette "subjectivité profonde" du peuple dont parle Bataille. Confluence du temps et de la durée, et que l’on peut essayer d’interpréter comme lieu de réminiscence du mythe archétypal inscrit par le temps dans la société et l’individu.

Voilà pourquoi il est important d’être attentif au festif. On assiste à la relativisation d’une certaine morale du travail et de la production. Que l’on appelle cela hédonisme ou de quelque autre nom, on voit resurgir une accentuation des valeurs sensibles, corporelles, ludiques. Le corps qui était outil de production tend à rentrer dans un ordre affectueux. En bref, bien que ce ne soit qu’une tendance, on peut dire que de plus en plus Prométhée laisse la place à Dionysos. C’est un dieu tragique, ne l’oublions pas, mais par là même redit le cycle d’une nouvelle naissance. Par là il devient ce qu’il est, éternellement. Il convient d’être attentif à tous ces indices, dont tout un chacun peut dresser une liste à l’infini . A défaut , l’on peut s’attendre à un violent retour du refoulé, retour, en tant que tel irrépressible et immaitrisable, car souvenons nous du châtiment que le dieu Pan infligeait à ceux qui ne l’acceptait pas : la panique !

Michel.MAFFESOLI
Professeur à la Sorbonne

Le source de ce texte se trouve sur le site du CEAQ

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