Internet et le retour de la tragédie


Préambule.

Internet est un nouvel espace de communication entre les Hommes - unique- et en tant que tel porte en son sein la possibilité d’ouvrir un nouveau débat sur leur destin commun.
Ainsi envisagé, Internet est à la fois le lieu, le médium et la forme d’une renaissance de la tragédie grecque, berceau de la démocratie.

Inutile de revenir longuement sur la charge morale qui incombe à l’homme. Rappelons simplement que c’est à lui que revient la tâche de déterminer son destin, et ce depuis que la démocratie existe, c’est-à-dire, depuis qu’il dispose de la faculté de délibérer collectivement.

Comme l’a dit Kant, « la faculté de se fixer en général une fin quelconque est le caractère spécifique de l’humanité » (Métaphysique des moeurs, Introduction). Et, explique Kant dans la Critique de la faculté de juger (§86), c’est en tant qu’être moral que l’homme peut être le « but final » de la création.

Mais, à l’heure d’aujourd’hui, deux siècles après Kant, après une révolution industrielle, 2 guerres mondiales, plusieurs génocides et une révolution informationnelle en gestation, la condition kantienne - l’homme en tant qu’être moral comme but final de la création - ne fait plus guère sens que pour le philosophe.

Pour les hommes d’aujourd’hui, la question du destin se pose avant tout en termes d’équilibre stratégique et économique à l’échelle planétaire. Une dimension qui certes ne pouvait avoir cours à la fin du 18eme siècle mais qui ne suffit pas à enterrer la réflexion kantienne sur cette question. Bien au contraire.

Internet, plan de coupe de l’homme postmoderne

Ce qui auparavant pouvait être décrit comme « la Création » d’essence divine faisant face à une humanité « essence pure de l’homme », se confond aujourd’hui dans le concept humanité/monde. Nous sommes un tout (ou dans un tout, mais c’est la même chose), c’est-à-dire une chose indistincte où s’entremêlent toutes les dimensions autrefois distinguées de la condition humaine. Et c’est dans cet amas indistinct que nous progressons en tant qu’espèce humaine plutôt qu’en tant qu’humanité. L’amas indistinct s’est étendu à toute la surface de la Terre, proposant des succédanés de lois (ONU, OMC, FMI, etc.) dont la finalité morale est depuis longtemps devenue inintelligible.
Face à cela, l’espace Internet peut-être envisagé comme un plan de coupe où l’action redevient possible, où la question du destin retrouve un sens. Et c’est alors que les questionnements philosophiques de l’antiquité, de la Renaissance ou des lumières retrouvent un emploi politique.
Internet rend à l’homme la dimension tragique qu’il a perdu avec la modernité. Ce qui est de nouveau en jeu pour l’homme de l’ère de l’Internet, ce sont des questions comme le partage des connaissances, le partage de l’information, l’action individuelle, la responsabilité du discours, la concertation, l’action collective, etc. Et ces questions, l’homme doit les poser à nouveau afin d’être en mesure de jouer son destin, son destin d’homme dans ce monde-magma où le cloisonnement n’est plus possible.

C’est ici que le lien profond entre théâtre, Internet, tragédie et démocratie devient intuition. Bien sûr la tragédie antique nous montre le visage d’une humanité dominée par la peur des démons, des puissances supérieures, des Dieux, mais elle nous a également appris que l’homme savaient les défier, quelque soit la fin promise, car plus fort que la peur, son destin s’impose à lui. Le théâtre en ce qu’il permet aux hommes de partager un destin (un destin singulier qui devient destin de l’Homme et qui enracine la notion d’humanité) a permis du même coup de poser les conditions de possibilité de la démocratie, d’un pouvoir autonome du peuple.
Et si la démocratie n’est pas (encore) séparable de son origine tragique, c’est qu’elle doit contenir une tension irrésolue entre le destin de l’humanité et la loi qu’elle se donne. C’est cette tension qui permet à l’homme de toujours repenser sa condition. Ceux qui pensent, et ils sont hélas trop nombreux, que le destin de l’humanité se décide lors de négociations entre experts et puissants de différents bords, se prennent pour les dieux de l’Olympe. Ils ne sont pas du côté de l’humanité. Leur théâtre à eux s’appelle « théâtre des opérations », guerre armée ou guerre économique.

Retour du tragique... planétarisé

La tension du tragique commence à sourdre de nouveau par le biais d’Internet. Chaque individu qui, prenant son clavier, met en musique, en image et en mots sa représentation de l’humanité participe à la mise en scène du monde, et partant, rend à nouveau possible l’ancrage d’un destin. Mais cette multiplicité de singularités projetées sur la toile ne suffirait à parler d’une nouvelle démocratie.

Face au monde nouveau - celui de la mondialisation - Internet a seul les dimensions requises pour être le théâtre du destin de l’homme moderne. Il ne peut simplement s’agir de déclarer que scientifiques, experts, politiques et citoyens du monde vont délibérer ensemble des lois via Internet, mais de voir en Internet le berceau d’une humanité se posant en tant qu’être moral, c’est-à-dire responsable de son destin.

A nous de jouer...

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