L’été grec


Dans les fêtes champêtres, les rites funéraires, les cérémonies religieuses saisonnières, bref dans ce que j’ai appelé le théâtre à l’état sauvage, on est frappé de voir combien, dans toute la Méditerranée, ces rites et ces cultes comportent d’aspects théâtraux ou para-théâtraux, de tendances à devenir spectacles. ils contenaient en eux de véritables scenarii : mort et résurrection d’un dieu, descente aux Enfers, hiérogamies ou mariages sacrés entre un grand prêtre et une grande prêtresse simulant l’union d’un dieu et d’une déesse, poursuites rituelles avec mise à mort simulée ou réelle d’un pharmakos, d’une victime expiatoire, processions solennelles, le tout agrémenté de chants, de costumes, de masques, de barbouillages et de grimages.

Pourtant, toutes ces cérémonies puissamment structurées sur le plan du rituel et de plus très populaires, ont pu se dérouler, presque immuables, pendant des siècles sans jamais être perçues comme des spectacles.

On voit bien, par ce simple fait, que le théâtre n’est pas né uniquement de la culture esthétique grecque, mais de sa rencontre avec une mutation technique, l’évolution alphabétique et l’écriture des pièces qui permirent la représentation théâtrale et l’organisation de la relation acteur/spectateur.

Mais ce nouveau regard, cette mutation n’eussent pas suffi à rendre viable -avec l’ampleur et le destin qu’on lui connaît- ce théâtre nouvellement surgi. Il lui fallait un cadre, un contexte, un public nouveau, un terrain vierge en somme où il puisse donner sa mesure.

Ce cadre et ce terrain, ce fut la cité d’Athènes où Pisistrate, au VIème siècle, transporte les fêtes rituelles célébrées jusqu’alors dans les campagnes environnantes et fait édifier pour cela un théâtre en bois au pied de l’Acropole. Peut-être en agissant ainsi, voulait-il simplement accroître son prestige, sa popularité, en donnant aux Athéniens de nouvelles distractions. L’essentiel est que cette décision - ce transfert dans la cité de cultes et de cérémonies d’origine rurale - eut des conséquences imprévues puisqu’elle aboutit pratiquement à la genèse de la tragédie et de la comédie telles que nous les connaissons. C’est qu’entre-temps -après la mort de Pisistrate- Athènes fait l’expérience de la démocratie , s’engage dans une aventure collective originale- sans aucun précédent dans l’histoire méditerannéene - qui entraînera dans son sillage dramaturges et spectateurs, en faisant d’un théâtre simplement citadin un théâtre civique. Les specateurs deviendront aussi des citoyens, le poète tragique deviendra membre à part entière de sa propre cité et ce levain instille dans les sujets tragiques une dimension qu’ils ignoraient totalement jusqu’alors : celle de la conscience politique et de l’histoire.

Alors la tragédie, sans rien perdre, de son substrat lyrique, deviendra aussi épique et politique. Ainsi s’expliquent à mon sens ces deux aspects si fascinants de la tragédie grecque : d’être une réflexion critique sur la cité présente, sur les pouvoirs, les lois, la violence et l’histoire (réflexion qu’elle pose et incarne à travers les grands mythes) et d’être en même temps, inséparablement, un cri et un chant qu’elle portera sans cesse en elle et qui confèrent à sa forme tragique, ses choeurs, ses structures profondes, une valeur émotive, une portée physique qui en font un spectacle total. Au coeur des personnages les plus inclus dans l’ordre des cités - les rois, les reines, les généraux, les devins et les messagers - persiste un chant, une mémoire venus d’ailleurs : le parfum des campagnes perdues, la rudesse et la vérité des rapports villageois, une histoire qui célèbre sans cesse comme la mer sur un rivage nouvellement surgi, les noces de l’eau immémoriale et de la terre en son premier soleil. Ce miracle-là, car c’en fut un, eut lieu en Grèce, à Athènes, au VIème siècle avant notre ère. On pourrait presque le dater, à quelques années près. Car il apparut brusquement dans la conscience grecque, comme toutes les mutations et les grandes métamorphoses.

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Vos commentaires

  • Le 8 août 2007 à 13:36, par Pascale Englinger

    L’été grec est tout simplement un livre magnifique, une bible, en quelque sorte, à l’usage de tous, néophytes ou hellenistes distingués...
    Ainsi, auriez vous l’obligeance de me faire savoir si il a été traduit en grec moderne ( si tel était le cas, me préciser comment me le procurer), dans la mesure où j’ai l’intention de l’offrir à certains de mes amis grecs non francophones, afin d’avoir leurs commentaires.

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    • Le 18 août 2007 à 17:10, par pierre troller

      Je suis bien d’accord avec vous sur l’importance de ce texte, je m’étonne toujours que des vérités aussi fondatrices restent si souvent ignorées, des choses cachées peut-être...

      Désolé de ne pouvoir répondre à votre question, je n’en ai aucune idée.

      Merci de votre visite

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