L’hypertexte, une nouvelle étape dans la vie du langage.


La problématique de l’intelligence collective

L’objectif de cet article est de situer la mutation anthropologique contemporaine et en particulier le passage à la cyberculture - dans la perspective plus générale de l’évolution culturelle. Je crois en effet que nous ne pouvons pas comprendre la métamorphose technologique, économique, politique et spirituelle que nous sommes en train de vivre si nous ne la replaçons pas dans la dynamique fondamentale qui lui donne sens. Je propose ici de considérer la société humaine dans son ensemble comme une intelligence collective transcendant les individus et les époques. Cet être invisible et plus grand que chacun de nous évolue. Génération après génération, sa croissance crée et transforme - du même mouvement - un monde pratique et un univers de représentations.

Le langage a permis à l’humanité de développer une forme de coopération entre individus radicalement différente de celles des sociétés animales antérieures. Deux grandes caractéristiques de la culture humaine la distinguent non seulement des super organismes que constituent les sociétés d’insectes mais également des sociétés de mammifères les plus évoluées. Premièrement, l’intelligence collective humaine a pour support biologique des individus doués d’une autonomie et d’une inventivité inconnues auparavant dans le règne animal. Deuxièmement, cette intelligence collective est capable d’accumuler indéfiniment ses découvertes et ses inventions, y compris - et c’est là le point capital - les inventions qui lui permettent d’apprendre plus rapidement et d’enregistrer plus efficacement les nouvelles idées : l’écriture, l’imprimerie, l’informatique. Chaque grand saut dans le perfectionnement de son intelligence collective marque une étape de l’histoire de l’humanité.

Grâce aux capacités particulières des organismes dont elles dépendent (du module syntaxique du cerveau à la forme particulière du pharynx), les âmes humaines sont capables d’abriter la vie du langage : elles « pensent », posent des questions, se racontent des histoires et dialoguent les unes avec les autres. Bien plus, les hommes vivent de la vie du langage. Privée de culture et de significations partagées, l’âme humaine meurt ou tombe malade. Le langage humain irrigue et fait vivre les âmes humaines en les entrelaçant dans des liens de parole. Les mots et les symboles nous traversent, nous nourrissent et nous tiennent ensemble comme le sang traverse les cellules d’un corps. Le christianisme manifeste religieusement cette vérité anthropologique : le logos constitue le sang de la communauté humaine prise en corps.

Baignant dans un langage qui les rend perméables les unes aux autres, les âmes humaines trament ensemble un milieu optimal de circulation des formes culturelles. Leur étonnante capacité d’imitation leur permet de reproduire les idées. De façon complémentaire, l’âme humaine est aussi capable de sélectionner les formes culturelles pour ne transmettre que celles qu’elle choisit. C’est là sa dimension de liberté. Il n’y aurait pas d’évolution culturelle si nous ne pouvions pas inventer, imiter et sélectionner les idées. L’intelligence collective humaine constitue le milieu de mutation, de reproduction et de sélection des idées. Les humains créent, transmettent ou écartent des formes culturelles en fonction de la capacité qu’ont ces formes à « faire sens » pour eux, c’est-à-dire en fonction de jugements sur les relations complexes que certaines idées entretiennent avec d’autres idées. Or les grandes étapes de la vie culturelle correspondent à des sauts importants dans les capacités de création, reproduction et sélection des idées, c’est-à-dire dans la structure de l’intelligence collective humaine.

L’évolution culturelle peut être considérée comme l’amélioration progressive des propriétés reproductives des formes culturelles. Ce perfectionnement passe par une augmentation du degré de concentration et d’articulation de la diversité des formes. La concentration de la diversité s’obtient grâce à de nouveaux médias et réseaux de communication, y compris les villes et les systèmes de transport physique. L’articulation, quant à elle, est liée à de nouveaux systèmes de signes, à de nouvelles « écritures » : idéogrammes, signes alphabétiques, notations musicales, mathématiques, langages de programmation, écritures d’image (peinture, schémas, photographie, cinéma, jeux vidéos, simulations graphiques interactives)...

Plus grande est la variété des formes concentrées, plus subtiles sont leurs possibilités d’articulation et plus facilement de nouvelles formes peuvent être créées par combinaison et composition. La concentration de diversité favorise aussi une autre dimension de l’évolution : la sélection. Elle permet en effet que la compétition et les choix s’opèrent à l’intérieur d’un éventail de possibilités plus vaste.

L’écriture, l’alphabet, l’imprimerie, le cyberespace : chaque étape, chaque niveau intègre le précédant et mène à une nouvelle diversification, à une nouvelle expansion de l’univers culturel. Plus il y a de communication et d’interconnexion, plus la vie culturelle devient riche et mute rapidement, en élargissant la variété des "genres".

L’écriture : naissance de la civilisation

L’invention de l’écriture représente la continuation et le perfectionnement culturel du langage et donc de l’intelligence collective humaine. Grâce à l’écriture, des formes linguistiques peuvent durer pendant des siècles en l’absence d’un quelconque locuteur pour les prononcer. Leur reviviscence reste cependant dépendante de traditions d’interprétation. Depuis son invention jusqu’à nos jours, l’écriture constitue un des principaux supports de nombre de lignées d’intelligence collective (religions, littératures, sciences...). L’écriture couronne la révolution néolithique qui comprend les inventions de l’élevage, de l’agriculture, de la ville, de l’Etat et des religions élaborées servies par un clergé hiérarchisé (Mésopotamie, Egypte, Chine, Mayas, Incas). Avec l’écriture, la connaissance dépasse les formes du mythe et du rituel. C’est le commencement de l’organisation et de la classification systématique des savoirs en médecine, astrologie, mathématiques, etc. Les rapports humains commencent à être régis par la loi et par une institution judiciaire qui se perfectionne lentement. L’écriture manifeste dans la sphère des signes une nouvelle sorte d’espace, le territoire, lieu d’accumulation, sédentaire, fermé, approprié, déjà balisé par l’agriculture, l’Etat et la ville. Le territoire, avec ses cadastres, ses frontières protégées par l’Etat, s’étend au détriment de l’espace ouvert des nomades. L’écriture engendre aussi un nouveau type de temps, l’histoire, parce que les informations et les récits peuvent désormais s’accumuler indéfiniment. Les peuples qui ont adopté l’écriture et la civilisation qu’elle sert sont devenus politiquement dominants. Les grandes cultures ont eu de grands systèmes d’écriture : cunéiformes, hiéroglyphes, caractères chinois, idéogrammes aztèques et mayas.

L’alphabet : le surgissement de l’universel

L’alphabet représente une remarquable amélioration de l’écriture. Plus simple que les hiéroglyphes égyptiens, les cunéiformes mésopotamiens, les idéogrammes chinois ou les pictogrammes des civilisations précolombiennes, il est basé sur la combinaison de moins d’une trentaine de signes qui représentent tous des sons et uniquement des sons. L’alphabet est également plus universel que les systèmes d’écriture inventés indépendamment les uns des autres - qui l’ont précédé. Tous les alphabets dérivent - directement ou indirectement du protosinaïtique (1200 av. JC), une poignée de caractères originellement hiéroglyphiques mais "sortis d’Egypte" et devenus de purs vecteurs de son dans une langue sémitique qui ressemble à l’hébreu. Il est possible que l’alphabet ait été inventé par des nomades à qui leur Dieu, l’Unique, avait interdit de faire des images pour que la transcendance du langage devienne plus évidente. Ils auraient alors inventé des signes qui n’étaient que des signes de langage et qui ne portaient, contrairement aux autres écritures, aucune représentation du monde sensible. On peut aussi faire l’hypothèse symétrique, à savoir que c’est l’existence d’une écriture purement phonétique, abstraite, simple, qui a mené à la découverte d’une divinité irreprésentable, transcendante, hostile à toute forme d’idolâtrie.

En un sens, il n’y a qu’un seul alphabet, le phénicien, l’Arabe, le Sanscrit, le Grec, le Latin, le Cyrillique, le Coréen, dérivant tous de l’invention initiale. L’alphabet est donc le premier système de communication universel. La simplicité de l’alphabet a fait échapper l’écriture au monopole du scribe. L’alphabet a rendu la démocratie possible, puisque chaque citoyen pouvait désormais lire la loi. L’invention de la monnaie en Lydie est voisine et contemporaine des succès des alphabets phéniciens et grecs. La monnaie s’invente dans un réseau de cités commerçantes alphabétisées et non dans un empire totalitaire de type pharaonique. La philosophie et les mathématiques démonstratives, inventées en Grèce et, plus généralement, les connaissances à visées explicitement universelles sont également liées à l’alphabet. Finalement, les grandes religions éthiques universalistes, les trois monothéismes et le bouddhisme, sont fondées sur des textes sacrés notés en caractères alphabétiques (hébreux, grec, latin, arabe, sanscrit). A partir de l’alphabet, il n’y a plus seulement une histoire, mais une conscience de l’histoire et une tradition de questionnement sur son sens. De nouveau, les cultures puissantes sont liées à des "littératures" (le mot parle de lui-même) religieuses, poétiques, philosophiques, scientifiques et juridiques rédigées en caractères alphabétiques. Les "empires alphabétiques" grecs, romains et arabes recouvrent les vieux états néolithiques fondés sur des hiérarchies de scribes.

L’imprimerie : l’extension de la société ouverte

Après avoir acquis une mémoire autonome par l’écriture et une universalité de lecture et d’écriture par l’alphabet, le langage conquiert par l’imprimerie un pouvoir de reproduction autonome. En effet, on peut considérer l’imprimerie comme une auto-reproduction technique de l’alphabet et des images. La révolution de l’imprimerie commence en Europe à la fin du XVe siècle. On pourrait m’objecter que l’imprimerie a été inventée en Chine quelques siècles auparavant. Sans doute. Mais je ne discute pas ici d’un procédé technique. Je tente de comprendre une "révolution culturelle". L’imprimerie n’a provoqué aucune "révolution culturelle" en Chine parce que, d’une part, la presse y était strictement contrôlée par l’Etat et que, d’autre part, il ne s’agissait pas d’une imprimerie à caractères mobiles comme celle qu’inventa Gutenberg. Le fait d’avoir à combiner moins de cent caractères (dans l’Europe alphabétisée) ou plus de dix mille (dans la Chine idéographique) fait une énorme différence.

L’imprimerie constitue la base médiatique de la naissance de la communauté scientifique moderne. De récentes études montrent que les revues et les livres imprimés contenant des données précises ont assuré une communication efficace au sein d’un vaste réseau international de savants. Ce fut une des conditions nécessaires au développement de la science expérimentale. Notons que la communauté scientifique fut la première à s’organiser explicitement selon des principes d’intelligence collective. En conséquence, le progrès technique fut favorisé et une boucle de rétroaction positive commença à relier la communication, l’exploration, le commerce, la science, la technologie, la révolution industrielle et le capitalisme. L’imprimerie est aussi reliée à des révolutions religieuses. La Réforme, comme les idéologies du salut terrestre que sont les droits de l’homme, le libéralisme et le socialisme reposèrent sur le système de communication institué par l’imprimerie. L’importance de l’opinion publique croît en même temps que la puissance de la presse. C’est cette opinion publique imprimée qui mènera d’un côté à l’émergence des états démocratiques modernes et, en réaction, aux mouvements socialistes et fascistes. Un des principaux effets de la révolution de l’imprimerie est l’élargissement des horizons, non seulement d’un point de vue intellectuel mais également en un sens éminemment pratique puisque les transports s’améliorent presque toujours parallèlement aux moyens de communication. La domination de l’Europe (c’est-à-dire de la civilisation de l’imprimerie) sur le monde jusqu’au début du XXe siècle correspond à la première poussée d’interconnexion de l’humanité. Ainsi, la possibilité d’une intelligence collective globale de l’espèce peut être envisagée. Mais elle ne sera achevée qu’à l’étape suivante de l’histoire du langage.

Le cyberespace et la perspective d’une culture mondiale de l’intelligence collective

Le télégraphe, la photographie, l’enregistrement de la musique, le téléphone, le cinéma, la radio, la télévision et les ordinateurs peuvent être considérés comme les commencements dispersés du processus embryologique de création du cyberespace. A l’étape du cyberespace, l’ensemble des médias antérieurs converge. Tous les signes culturels sont numérisés. Ils sont créés, enregistrés et interconnectés dans le réseau en expansion qui réunit les ordinateurs et bientôt la totalité des machines et des terminaux électroniques. Dans ce nouveau milieu de communication, les signes et les messages qu’ils composent sont ubiquitaires. Dès qu’ils sont physiquement quelque part dans le réseau, ils sont virtuellement accessibles de n’importe lequel de ses points. Internet concentre une variété croissante de messages de toutes sortes, plus grande que celle qui est offerte par n’importe quelle bibliothèque ou médiathèque physique. Cette diversité est accessible de n’importe quel point du réseau. Des virtualités d’investigation, de comparaison et de choix plus vastes qu’auparavant sont offertes à des navigateurs qui ont tous des objectifs différents et imprévisibles.

En outre, à l’époque de la cyberculture, le langage n’a plus seulement la mémoire autonome que lui confère l’écriture, la capacité de reproduction automatique que lui donne l’imprimerie et la quasi-ubiquité empruntée à l’électricité. Il possède dorénavant une capacité d’action autonome. En effet, qu’est-ce que le logiciel, sinon un type d’écriture adapté à l’univers des ordinateurs en réseau et capable d’agir par soi-même, d’interagir avec d’autres logiciels, de créer des combinaisons de signes de toutes sortes, de déclencher une machine, d’activer un robot et de se reproduire d’une manière encore plus autonome que le mot imprimé ? A cet égard, les virus informatiques ne font que manifester de manière spectaculaire un caractère général propre à tous les logiciels. L’univers du soft est le liquide logique, la mer de complexité vivante, le bouillon de culture d’où surgissent désormais les images, la musique et les mots. Les robots de plastique et de métal sont mus de l’intérieur par cette écriture animée, capable de décoder des signaux et d’en envoyer.

Intelligence collective et nouveau rapport au savoir

La cyberculture marque la fin d’une connaissance stable, organisée, cumulative, découpée en disciplines autonomes. Les savoirs deviennent plus vite obsolètes, mutent, se réorganisent, fusent des lieux les plus inattendus. C’est la fin du savoir en stock, qui favorisait les gardiens des traditions, et la montée d’un nouveau type de savoir en flux, flottant, qui favorise les navigateurs, les chercheurs, les traceurs de lignes hypertextes. Les classifications et hiérarchies, toujours indispensables, sont désormais provisoires et circonstancielles. Les individus et les groupes ont une responsabilité croissante dans la recherche, la production et la sélection des connaissances.

Notre connaissance devient de moins en moins théorique et de plus en plus fondée sur des cartes précises et des banques de données, des systèmes de simulation et de vision directe. Des processus et données complexes sont transformés en modèles visuels interactifs. Les télescopes nous permettent de voir les étoiles les plus lointaines et les événements du commencement des temps. Les microscopes nous montrent les formes des molécules et leur manière d’interagir entre elles. Les images médicales du corps sont chaque jour plus précises. La terre vue de l’espace, les vues captées par les webcam qui se multiplient à tous les carrefours, ces images, comme celles de toutes les télévisions qui diffusent dorénavant sur le Web, créent un nouveau régime de visibilité que l’on peut nommer "l’omnivision". Contrairement à la télévision, l’omnivision permet de diriger son propre regard. De plus, elle nous autorise à prendre une multitude indéfiniment variée de points de vue : tous les journaux de la planète, toutes les radios, tous les sites, toutes les communautés virtuelles sont visitables à partir de la même connexion à Internet.

Notre économie et de plus en plus l’ensemble du fonctionnement social, est maintenant fondée sur l’information, les idées, la créativité et l’intelligence collective. Cette notion d’intelligence collective peut être prise en plusieurs sens. Premièrement, elle indique une augmentation et une transformation technique délibérée et systématique des principales fonctions cognitives humaines :

- la mémoire (base de données, hyper documents, World Wide Web) ;
- l’imagination (notamment grâce aux simulations visuelles interactives de phénomènes complexes permettant d’explorer de grandes quantités de scénarios) ;
- le raisonnement (intelligence artificielle, simulations, systèmes à base de connaissances) ;
- la perception (avec les images calculées à partir de données numériques et l’omnivision) ;
- la création (de textes, d’images, de musique, d’espaces virtuels, de logiciels).

Les technologies intellectuelles à support numérique n’augmentent pas seulement les intelligences individuelles mais aussi les systèmes cognitifs collectifs que sont les compagnies, les organisations et tous les types de communautés virtuelles. En effet, parce qu’elles sont extériorisées dans des dispositifs techniques et mises en réseau, les nouvelles technologies intellectuelles rendent possible une véritable mutualisation des processus cognitifs.

D’autre part, l’intelligence collective indique une pratique délibérée de la coopération compétitive dans la production de savoirs. Le cyberespace, qui est l’espace de communication ouvert par l’interconnexion mondiale des ordinateurs amène une nouvelle configuration de communication de tous vers tous à grande échelle, alimentant une mémoire dynamique commune. L’interconnexion des ordinateurs permet non seulement les communications interactives "un vers un" (comme la poste et le téléphone) et les diffusions de type "un vers tous" (comme la presse et les médias hertziens), mais également les mémoires dynamiques partagées, la communication à la fois collective, interactive et plurielle des communautés virtuelles et du Web. Cette souplesse d’utilisation est particulièrement favorable à l’intelligence collective. Dès qu’un problème est formulé quelque part, il est accessible à un très grand nombre d’intelligences personnelles (ou de petits groupes) et les solutions découvertes peuvent être comparées et utilisées par tous. Ce mode de fonctionnement, typique de la communauté scientifique, est particulièrement encouragé dans le monde du logiciel libre, mais il se généralise à d’autres secteurs. L’intelligence collective peut être considérée comme l’art (difficile) de multiplier les intelligences les unes par les autres. Il s’agit donc d’inventer des jeux où les gagnants sont ceux qui valorisent le mieux l’intelligence disponible, mettent en synergie les compétences et coopèrent le plus efficacement.

Le capitalisme cognitif et la cyberdémocratie

Comme lors des étapes précédentes de la vie du langage, d’importantes mutations économiques et politiques sont en cours. La créativité et l’intelligence collective sont désormais les principaux facteurs de production. Informations et connaissances peuvent être cédées sans être perdues et consommées sans être détruites, ce qui remet en question les concepts économiques fondés sur la rareté. La recherche de la différence compétitive et de la valeur ajoutée pousse les entreprises à centrer leur organisation sur le design et la créativité. Le management est de plus en plus perçu comme design culturel de l’entreprise et de son réseau, modelage du système cognitif d’un groupe humain en rapport vivant avec son environnement. Les « organisations apprenantes » entrelacent des communautés virtuelles de collaborateurs, de consommateurs, de partenaires et d’investisseurs. Le capitalisme informationnel poursuit une révolution permanente dans les procédés de fabrication, les produits, la finance, le marketing, etc.

Le mouvement des fusions pointe vers une situation où, dans chaque secteur économique, quelques méga compagnies globales feront office de « services publics » planétaires entre lesquelles arbitreront les consommateurs et les investisseurs informés en temps réel de leurs offres économiques mais aussi de leurs orientations culturelles et politiques. Les mouvements de « l’investissement socialement responsable » et de la « consommation consciente » sont accélérés par la transparence des marchés virtuels et permettront peut-être un pilotage éthique de l’économie par le boursicotage populaire en ligne et la consommation dans les cybermarchés transparents.

Sur un plan politique, Internet propose un espace de communication inclusif, transparent et universel, qui est amené à renouveler profondément les conditions de la vie publique dans le sens d’une liberté et d’une responsabilité accrues des citoyens. Les médias interactifs et les communautés virtuelles déterritorialisées ouvrent une nouvelle sphère publique où s’épanouit une liberté d’expression sans précédent.

Le développement du cyberespace a déjà suscité de nouvelles pratiques politiques. Ce sont les premiers pas de la cyberdémocratie. Les communautés virtuelles à base territoriale que sont les villes et régions digitales créent une démocratie locale de réseau, plus participative. Le passage au gouvernement électronique (et la réforme administrative qu’il suppose) vise à renforcer les capacités d’action des populations administrées plutôt que de les assujettir à un pouvoir. Les nouvelles agoras en ligne permettent à de nouveaux modes d’information et de délibération politique de se faire jour.

La mondialisation de l’économie et de la communication suscite l’émergence d’une société civile planétaire qui s’exprime dans un espace public désormais déterritorialisé. L’opposition à la mondialisation, principale force politique dissidente dans le nouvel espace public, utilise toutes les ressources du cyberespace et expérimente de nouvelles formes d’organisation politique souples et décentralisées qui contribuent à l’invention de la cyberdémocratie. En politique, nous marchons lentement vers un gouvernement mondial démocratique, avec probablement une domination de ceux qui continuent à inventer le cyberespace et en font l’usage le plus créatif.

Conclusion : vers une culture de la diversité

Le World Wide Web peut être considéré comme un hyperdocument mondial et polyglotte écrit et lu par (virtuellement) n’importe qui. Dès qu’un document (au sens large de composition de signes), est numérisé, il peut être considéré comme un fragment de la sphère universelle du langage en voie d’interconnexion. Le centre de cette sphère est nulle part, sa circonférence partout et chacun de ses composants est relié à tous les autres. Cet énorme hyperdocument interactif et bourgeonnant constitue une sorte de réification du contexte culturel planétaire.

L’unification en cours de l’humanité ne doit pas être conçue comme une uniformisation mais comme une densification des échanges et une concentration de la diversité. Une culture constitue un univers de significations en implication réciproque, qui se reflètent holographiquement les unes dans les autres. C’est un écosystème d’idées. A l’époque de l’oralité, l’unité culturelle était la tribu. Au stade des premières écritures, l’unité culturelle, plus vaste, est formée par la civilisation centrée sur le temple et le palais, la ville, les archives, la hiérarchie des scribes. L’alphabet a permis de créer des empires, des religions et des savoirs à vocation universelle. Mais cette universalité était seulement abstraite. Non seulement les empires universels alphabétiques ne regroupaient pas l’ensemble de l’humanité, mais leur universalité plate se contentait d’exporter uniformément une particularité locale. Avec l’imprimerie, les cultures fermées ont commencé une transition (souvent violente et chaotique) vers la société ouverte. Les dogmes autoritaires ont partout été contestés. L’expansion du marché mondial, l’industrialisation, les progrès scientifiques et techniques, les mouvements politiques révolutionnaires ont enclenché un processus de déstabilisation des cultures qui s’accélère aujourd’hui, avec toutes les contre tendances que l’on connaît. A l’époque de la cyberculture et de la mondialisation, les systèmes de signes et les structures de signification se mélangent en même temps que les populations. Toutes les idées s’articulent et se combattent dans la même médiasphère. Les nouvelles techniques de communication et de transport nous condamnent à vivre ensemble. L’unité culturelle est devenue celle de l’espèce. Nous sommes en train de vivre les douleurs de la naissance d’une culture planétaire qui ne peut être qu’une culture de la diversité. Les individus pratiquent de plus en plus la multi-appartenance. De nouvelles "tribus" virtuelles apparaissent continuellement, micro-cultures innovantes alimentant de leur originalité la culture globale. Les catastrophes, les surprises, les nouveautés surgissent sans cesse. Elles obligent la culture mondiale et ses cellules interdépendantes à apprendre et fabriquer du sens constamment pour intégrer le chaos. Du point de vue de l’intelligence collective, la diversité est une source de richesse et la condition même d’une évolution toujours ouverte. Sur un plan éthique, la culture de la diversité appelle une pratique du dialogue des cultures, c’est-à-dire une ouverture délibérée à d’autres questions que les nôtres, à d’autres récits, à d’autres manières de produire de la signification.

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Les êtres humains ont fini par dominer la terre et par orienter l’évolution de la biosphère parce qu’ils sont les animaux les plus « intelligents ». Mais que signifie « intelligents » ? Une autre manière de présenter la situation serait de dire qu’une nouvelle forme de vie, la vie des idées, la vie des formes culturelles (qui comprend aussi bien le langage proprement dit que les images, la musique, les symboles complexes, les nombres, les objets mathématiques, la monnaie, les outils et les systèmes techniques, etc.) s’est emparée de l’intelligence collective de l’humanité - qui est son environnement naturel - et l’a transformée pour qu’elle soit de plus en plus apte à supporter son propre développement. C’est pour pouvoir se développer toujours plus en quantité, en qualité et en diversité que la vie de l’esprit a donné un tel avantage compétitif, y compris au plan démographique, à l’espèce humaine. Pour pouvoir croître, il fallait que la vie des idées, à laquelle chacun d’entre nous participe librement, favorise la croissance de son environnement : l’espèce humaine et ses prolongements techniques. Je ne crois donc pas qu’il faille craindre la vie logicielle comme une concurrente de la nôtre. L’univers du langage ne peut survivre et prospérer que dans le milieu formé par les humains en société. Les lois de la symbiose obligent la noosphère à contribuer à la survie et à la bonne vie d’une humanité dont elle dépend. Inversement, l’humanité n’a pas d’autre essence distinctive que d’abriter la noosphère, la vie de l’esprit, dont l’aventure ne fait que commencer.
Sélection bibliographique commentée sur l’intelligence collective à l’ère de la cyberculture

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Bateson, G. Steps to an Ecology of Mind, 2 vol., Chandler, NY, 1972. Traduction française : Vers une écologie de l’esprit, tomes 1 et 2, Seuil, 1977 et 1980 Bateson est un chercheur pluridisciplinaire qui a commencé sa carrière comme anthropologue, est tombé amoureux des idées cybernétiques à la fin des années 40 et s’est intéressé toute sa vie aux processus de communication et de pensée dans une optique systémique et écologique. Un des pères du concept d’intelligence collective.

Bloom, H., Global Brain. The Evolution of Mass Mind from the Big Bang to the 21st Century, John Willey and Sons, NY-Toronto, 2000 Depuis la biosphère jusqu’au cyberespace, en passant par les systèmes sociaux et culturels, les phénomènes évolutifs complexes sont envisagés par Bloom comme des processus cognitifs.

Castells, M., The Information Age, Economy, Society and Culture, (3 vol.) Blackwell, Oxford, 1998, traduit en français chez Fayard en 1998 et 1999. Trois volumes de près de 400 pages, pleins de statistiques et de faits, sur la nouvelle société mondiale en réseau et l’ère de l’information. L’approche est principalement sociologique.

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Heylighen, F. & alii, Principia Cybernetica Web (http://pespmc1.vub.ac.be/DEFAULT.html) Une œuvre interactive collective animée par Francis Heyligen sur le web. Principia cybernetica utilise les théories de l’évolution et des systèmes complexes pour décrire l’émergence progressive d’un "cerveau global" ou d’un superorganisme qui, dans sa pointe avancée contemporaine, se structure principalement par l’intermédiaire d’Internet.

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Rheingold, H., Virtual Community, new edition, MIT Press, 2000 Une analyse de première main du phénomène sociologique probablement le plus important depuis une quinzaine d’année : l’émergence des communautés virtuelles.

Rosnay (de), J., L’homme symbiotique, Seuil, Paris, 1995 Une vision fascinante et scientifiquement très bien informée du superorganisme humain en voie de constitution par le tissage de réseaux de communication interactifs de plus en plus denses.

Teilhard de Chardin, P. Le Phénomène humain, Seuil, Paris, 1955 L’auteur, jésuite paléontologue et mystique, fut un des premiers à réconcilier la foi et la raison évolutionniste avec autant de force. Il conçoit l’évolution comme une montée indéfinie vers plus de complexité et de conscience, c’est-à-dire vers Dieu. La constitution d’une humanité toujours plus interconnectée et coopérante grâce aux progrès de la science, de la technique et des médias était la grande vision d’un philosophe considéré aujourd’hui comme le « Saint patron » du Réseau. Teilhard de Chardin, a baptisé « noosphère » la couche spirituelle de l’écologie de l’esprit qui prolonge et enveloppe la biosphère.

Vandendorpe, C. Du papyrus à l’hypertexte. Essai sur les mutations du texte et de la lecture, Éditions du Boréal-Éditions de la Découverte, Montréal-Paris, 1999 L’ouvrage incontournable (et pluridisciplinaire) au sujet des mutations contemporaines de la lecture sur support numérique. Où l’on découvre que la puissance et la liberté d’orientation du lecteur d’hypertexte prolonge une évolution séculaire du texte vers une « tabularité » qui contraste avec la linéarité de l’oral.

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