La fin des avant-gardes, de l’individualisme des artistes à la renaissance des mouvements artistiques


Parmi les présupposés et stéréotypes qui ont la dent dure sur le marché de l’Art (la dérégulation, le règne et la toute-puissance des "hyper-galeries", la mainmise des grands collectionneurs, etc.) il y en a un qui est particulièrement vivace et tenace bien que moins spectaculaire.

Celui selon lequel les artistes autrefois organisés, structurés, regroupés, en en mot "solidaires" (au sens moral et éthique du terme), seraient devenus des individualistes chevronnés, reclus dans leurs ateliers, perclus de certitudes, refusant l’échange avec leurs confrères, préférant aux confrontations créatrices avec leurs "frères d’armes", la solitude non seulement de la création (ce qui a toujours été compris et accepté), mais en négatif l’individualisme dans son acception la plus froide induisant l’idée de mener seul ses "affaires", l’autre artiste étant perçu non pas comme un inspirateur, une source de motivation, mais comme un concurrent à part entière (le "système" accompagnant ce mouvement par les classements de plus en plus nombreux, les statistiques, concours et appel d’offres, dont est inondé et se nourrit le marché de l’Art)

En substance, les artistes seraient devenus des cyniques isolés de tous comme Siméon le Stylite perché sur sa colonne avec en filigrane l’idée déceptive que les vrais moteurs – perdus – de la création auraient fait long feu, et qu’il ne serait plus besoin de l’autre pour créer et qu’aux bienfaits du collectif se serait substitué l’égo solitaire et les seuls intérêts économiques particuliers.

L’on convoque pour mieux les regretter les géniales associations de Braque et Picasso au cœur de l’aventure cubiste, de Gauguin et Van Gogh à Arles, de Rauschenberg et Jasper John, de Basquiat et Andy Warhol ; puis les lieux chargés d’histoires : du Bateau-Lavoir, à la Ruche, en passant par le Black Mountain College, et évidemment le Bauhaus véritable incarnation et mise en pratique à la fois de la théorie de l’unité de l’art, mais aussi le phalanstère rêvé de Charles Fourrier, antre d’une énergie créatrice fondatrice.

L’on jette un regard empreint de fétichisme sur les Manifestes (Le Manisfeste du futurisme de Marinetti, du Surréalisme d’André Breton, le Manisfeste Dada de Tristan Tzara…) puis sur les revues des avant-gardes (Der Sturm, Die Brücke, plus tardivement la revue Art & Language). Le nouvel accrochage Modernité Plurielles du Centre Pompidou témoigne de cette approche quasi fétichiste des revues comme "traces" des collectifs sacrifiés au marché.

L’on ne peut s’empêcher de penser que les commissaires d’expositions, curateurs, critiques et universitaires participent de cette nostalgie et s’épuisent a créer ex nihilo des groupes, parfaitement virtuels et fictifs pour maintenir cette illusion d’écoles ou de mouvements qui n’ont de réalité que celle que l’on veut bien leur donner. Le dernier soubresaut de cette tendance est la mise en avant du mouvement dit des "Young British Artists", dont les membres réels ou supposés n’ont eu de cesse de se désolidariser.

Certains proclament dans le même élan, la fin d’avant-gardes, selon une mécanique implacable : l’ultralibéralisme ayant pénétré le milieu de l’Art depuis l’après-guerre. L’Art n’étant plus que le Marché de l’Art, il apparaît comme évident qu’il ne peut porter au pinacle que des artistes qui suivent ce modèle et dont les deux principaux représentants sont – dans l’ombre tutélaire d’Andy Warhol – Damian Hirst (dont il est régulièrement annoncé la chute des prix quand ce n’est pas la chute tout court) et Jeff Koons (sur lequel Beaux Arts Magazine titrait récemment "Génie ou Imposteur")…

En se sacrifiant sur l’autel du Marché de l’art, ils auraient sacrifié à leur esprit de castes (pour ne pas dire de classe) en s’isolant au détriment d’une collégialité propice à l’émulation, à la création, et à ce que l’on pourrait appeler une forme de "progrès" de l’art si la terminologie était pertinente. Le constat de Thomas Piketty (in Le Capital au XXIe) trouverait ainsi dans le champ de l’art le parfait écho de ce qu’il décrit dans celui de la finance et de l’économie.

Aux grandes aventures collectives de l’art, se seraient ainsi inexorablement substituées les petites affaires commerciales d’individualités.

Pourtant tout cela manque évidemment de nuances et ce serait trop vite enterrer l’affaire, car à y regarder de plus près, se dessine depuis quelques années dans les pays émergents et notamment en Chine des mouvements qui, au contraire, témoignent d’un véritable renouveau des aventures collectives.

L’on peut y trouver les origines chez les artistes du mouvement du Réalisme Cyniques (Ai Wei Wei, Yue Minjun, Zang Fahgzhi, Zhang Xiogang)… et aujourd’hui l’on voit apparaître notamment autour de la fameuse Galerie Beijing Commune, White Space et Tang des véritables collectifs d’artistes (on peut citer : Zhao Zhao, Wang Yuyang, Li Shurui, Xie Molin, Wang Guangle, Zhao Yao, Xu Qu, Ma Quisha, Wang Sishun ou encore He Xiangyu), qui vivent littéralement en groupe, constituant à proprement parler une famille et qui adoptent plus ou moins consciemment les modèles de vie et d’échanges des avant-gardes du début du XXe siècle dans l’esprit et la manière, ne sacrifiant pas leur intégrité à l’individualité, leurs intérêts particuliers aux intérêts du groupe. Plus qu’un contre-exemple ils apparaissent véritablement comme un nouveau modèle véritable pépinière d’une réflexion artistique renouvelée.

Les artistes occidentaux pourraient s’inspirer et tirer les leçons de ses retrouvailles collectives dont la nécessite (politique économique, sociale) ont fait renaitre spontanément l’idée du groupe, du mouvement, de la solidarité redonnant toute sa pertinence à la fameuse fulgurance d’André Gide "L’art naît de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté"… l’exemple de ces jeunes artistes chinois et une forme d’épuisement des artistes occidentaux en sont la plus parfaite démonstration…


Source : Les Echos.fr

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