Langage et pouvoir chez Nietzsche,

ou le geste, immanent dans le click, deviendrait la langue universelle ?



Cet article est en fait le rapport d’une participation de Sébastien Bauer au colloque « Langage et pouvoir à l’âge classique », à l’Université de Besançon, le 18 mai 1995. Ceci pour expliquer l’aspect grossier du texte et les références parfois approximatives : ce n’est que la trame d’un exposé oral. Le contenu reprend en grande partie les recherches du mémoire de maîtrise de celui-ci, dirigées par Jean MAUREL.

Introduction.

  • Problématique :

1/ Quelle est la position d’un philosophe comme Nietzsche, c’est-à-dire un penseur de la solitude et du surhumain, vis-à-vis de ce qu’il appelle « le langage grégaire » ? Le langage tel que nous le pratiquons (celui des philosophes ou le parler commun) est-il compatible avec sa propre pratique ?

2/ Quelle est la particularité du discours nietzschéen, et, partant son pouvoir  : sa capacité de se poser en modèle, et / ou de résister au langage grégaire ?

  • Précaution :

Commencer une étude sur le langage et le pouvoir chez Nietzsche par l’exposé de son diagnostic du discours grégaire est une entreprise risquée. La force en effet ne saurait se définir par rapport à la faiblesse : en tant que force, elle ne se réfère qu’à elle-même, ou à une autre force. Dire « voici le discours grégaire : le grand style, c’est le contraire », reviendrait justement à adopter un point de vue …grégaire. Cette précaution prise , on comprendra que si nous commençons néanmoins par exposer l’aspect critique du travail de Nietzsche, c’est uniquement l’aspect critique du travail de Nietzsche, c’est uniquement pour des commodités de compréhension.

I.Le langage grégaire : impuissance et contrainte.

1.1La critique généalogique.

1.1.1 En quoi elle consiste.

  • Elle est une lecture des rapports de force qui sont à l’œuvre sous des états de faits apparemment simples. Faire la généalogie d’un jugement de valeur, c’est montrer comment les différentes forces qui sont à origine se sont produites -au sens théâtral- et quel était le conflit d’intérêt qui les opposait. Cf . Foucault : l’émergence dont rend compte la généalogie, c’est « l’entrée en scène des forces ; c’est leur irruption, le bond par lequel elles sautent de la coulisse sur le théâtre ».

Son objet par excellence est le langage courant, en tant qu’il inscrit en lui les évaluations dominantes. Le recours à l’étymologie, dans l’optique d’une généalogie du langage, vise ainsi à montrer quelles forces étaient à l’origine du jugement de valeur qui s’est cristallisé dans un mot. .Nietzsche dans ses dernières œuvres au moins, fait de la philologie une histoire des mots à caractère généalogique. Lorsqu’il écrit (avec raison) :

Je crois pouvoir interpréter le terme latin bonus comme « le guerrier » : à supposer que j’aie raison de ramener bonus au terme plus ancien de duonus (comparez bellum-duellum- duen-lum où me paraît être ce contenu ce duonus). Bonus serait donc l’homme de la discorde, du duel (duo), le guerrier : on voit ce qui faisait dans la Rome antique la « bonté » d’un homme.(1)

Ou même à tort :

Le latin malus (que je place à côté du gec mélas) pourrait avoir caractérisé l’homme du commun comme homme de couleur foncée, surtout comme homme aux cheveux noirs (« hic niger est »), puisque l’indigène pré-aryen du sol italique tranche le plus nettement par sa couleur sur la race blonde des conquérants aryens devenus ses maîtres ;(…)(2)

NOTES


(1)La généalogie de la morale,I.

(2)M. Haar,Nietzsche et la métaphysique, p.116.


Il est clair que son but en tant que généalogiste, est, se servant de l’étymologie, d’exhiber les conditions de surgissement d’un sens, les raisons de l’attribution d’un nom.

1.1.2 L’origine esthétique du langage et sa condition grégaire.

  • Haar : « le langage est un instrument d’occultation de l’expérience esthétique dont il est pourtant issu ».
  • Le langage est la traduction métaphorique dans la sphère apollinienne ( l’apparence) de la « musique dionysiaque », i.e. et de la « mélodie originelle des affects ». Traduction métaphorique, car il y a par trois fois saut d’une sphère à une autre : 1). Excitation nerveuse (= la musique dionysiaque)  image. 2) image sensible. Et chaque étape se paie par une réduction du particulier à l’identique, du divers à l’un. Le concept, dernière fabrication, est ainsi appelé le « sépulcre des intuitions ».

1.2 Diagnostic : « la maladie native du langage ».

1.2.1 Le langage réactif

  • Si le concept n’est qu’une construction humaine, donc complexe et superficielle, comment en est-on venu à croire qu’il était « la simple vue des choses qui se présentent à notre esprit » (Pascal)

C’est parce que la nécessité de vivre ensemble impose 1° une base de communication certaine, et 2° que le groupe en tant que tel se protège de l’irruption chaotique du nouveau, du déstabilisant, du contradictoire. Ce sont ces impératifs qui sont à l’origine des catégories logiques, des lois, des taxinomies et, généralement, de tout ce qui conjure le nouveau en le comparant à du déjà vu. Voilà pourquoi la communauté est un troupeau : parce qu’elle existe à cause de la peur de l’autre qui anime chacun de ses membres. Cette peur qui est au fondement de la vie en groupe, Nietzsche l’appelle "la volonté réactive" :

    C’est grâce à l’invention des catégories logiques grammaticales et métaphysiques que triomphe le langage réactif.(...) C’est pour permettre à la volonté réactive de se maintenir que s’inevente la logique, c’est-à-dire la réduction à des "cas identiques". Cette schématisation, cette appropriation imaginaire du réel permet de fuir ses contradictions déconcertantes et de se protéger fictivement à l’abri d’identités stables et rassurantes.(2)

1.2.2 La grammaire, une métaphysique pour le peuple.

  • Pourquoi un si grossier subterfuge n’at-il pas sauté aux yeux du premier esprit critique venu ? Pourquoi a-t-il fallu attendre l’inevention de la généalogie ?

    C’est parce qu’avec la grammaire, les catégories logiques et les concepts se sont logés au plus profond de notre manière de parler, donc déterminent notre manière de penser. On ne pense qu’en terme de sujet, de verbe, d’attribut...Par là, la présence de ces catégories fait comme une tâche noire, et échappe aux esprits les plus fins : même Descartes, ayant décidé de "ne comprendre rien de plus en (ses) jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à [son]esprit [qu’il n’eût] aucune occasion de le mettre en doute", est resté prisonnier de la grammaire, comme le montre sa "certitude" du cogito. Et comme lui,
    nous raisonnons d’après la routine grammaticale : "penser est une action, toute action suppose un sujet qui l’accomplit, par conséquent..."(3)
    De même , "le concept de Dieu se trouve également déduit de la métaphysique implicite de la langue". C’est pourquoi
    Je crains que nous ne puissions nous débarasser de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire.(4)

    • Le langage que nous parlons porte donc inscrit au plus profond de ses codes la peur, l’impuissance , est un lieu de pouvoir, au moins en tant qu’il est une contrainte (cf. les très "nietzschéennes" analyses de Foucault dans l’ordre du discours).

    NOTES


    (2)M. Haar,Nietzsche et la métaphysique, p.116.

    (3)Par-delà le bien et le mal,(section)17.

    (4)Crépuscule des idoles, La "raison" dans la philosophie,(section)5.


    II. La rupture du consensus.

    2.1 La polémique

    2.1.1 Nietzsche et ses adversaires.
    "Je ne m’en prends jamais aux personnes,-la personne ne me sert que de verre grossissant qui permet de rendre invisible un état de crise général, mais insidieux, malaisé à saisir"(5). Les adversaires de Nietzsche sont toujours des types.Presque des caricatures.Il s’agit à chaque fois d’une construction rhétorique, qui amène Nietzsche à s’opposer à une figure représentative. Ainsi de Schopenauer et Wagner :
    En gros de même qu’on saisit une occasion par les cheveux, je saisissais par les cheveux deux personnages typiques, déjà célèbres, et qui pourtant n’avaient pas encore été bien analysés,afin d’exprimer quelque chose, afin d’avoir sous la main quelques formules, signes, moyens d’expression de plus.(6)
    Avec ce procédé rhétorique, Nietzschese rapproche de Montaigne, qui construit dans ses écrits une "série de relations dialogiques" (Bakhtine) avec les penseurs qu’il cite, et surtout de Pascal, qui (cf. Descotes) lui aussi chercheà représenter les thèses les plus caractéristiques des "personnages" qu’il construit. Mais alors que chez Montaigne ce procédé est celui d’un sceptique- "puisque je ne sais rien, je préfère laisser parler les autres"-, et que pour Pascal il n’est qu’une arme destinée à suppléer les manques de la méthode géométrique, chez Nietzsche la même démarche acquiert une autre dimension : tous ces types sont comme les personnages d’une fiction, c’est-à-dire des types possibles, que Nietzsche teste par la polémique, comme un romancier qui teste des possibilités d’action ou de pensée à travers les personnages qu’il crée. Et Zarathoustra dit :
    C’est toujours à contre-coeur que j’ai demandé mon chemin, j’y ai toujours répugné. Je préfère interroger les chemins eux-mêmes, et les essayer.
    Essayer et interroger-c’est ma façon d’avancer...
    (7)
    C’est-à-dire que la vérité n’est pas au bout du chemin, mais elle est le chemin lui-même (cf. infra : "Nietzche magister"). Comme le dit Jaspers, elle n’est pas un au-delà du langage, mais l’impulsion animant toute forme de langage. Les chemins dont parle Zarathoustra sont les vérités propre à chaque type de penseur, leur discours, leur pratique du langage. Et la polémique est la confrontation avec ces penseurs, qui teste la validité de leur pensée. Elle est l’épine dorsale d’une "philosophie à coups de marteau".

    2.2.1 "Savoir être ennemi".

    • L’instinct d’agression est la première caractéristique du discours nietzschéen.

    Je suis belliqueux de nature. L’agression fait partie de mes instincts . Savoir être ennemi, cela suppose peut-être une forte nature : en tout cas c’est une condition inhérente à toute forte nature.(8)
    La libération d’un instinct agressif est précisément ce contre quoi lutte la volonté réactive collective, avec ses catégories logiques. La polémique sous toutes ses formes (controverse, raillerie, parodie, trait...) est une expression libre de la volonté de puissance. Ce qu’il ne faudrait pas confondre avec une polémique nietzschéenne relève d’une "saine méchanceté" : saine parce que tout l’intérêt du combat est dans le combat lui-même, pas dans la victoire. Aussi, Nietzsche vise-t-il toujours des adversaires à sa taille :
    Affronter l’ennemi d’égal à égal-condition première d’un duel loyal.Là où l’on méprise, on ne peut faire la guerre ; là où l’on domine, là où l’on voit quelque chose au-dessous de soi, on n’a pas à faire la guerre.(9)
    on voit bien que le caractère que le caractère belliqueux de Nietzsche ne le pousse pas à un déchaînement de violence : il accorde au contraire une importance extrême à la maîtrise de cette pulsion, à la mesure. Et c’est justement la rencontre de l’égal qui donne la mesure de sa propre force, et qui permet la transformation d’un instinct sauvage en une forme belle : le grand style.

    2.2 Le grand style

    • Première qualité de l’écrivain de grand style , la richesse intérieure, le bouillonnement des passions ("la première chose qui importe, c’est la vie : le style doit vivre : à Lou Salomé). Le grand style doit faire vivre la "mélodie originelle des affects" :

      (5)Ecce Homo, "Pourquoi je suis si sage", (section)7.

      (6)E.II., Les "Inactuelles", p.294.

      (7)Zarathoustra,"de l’esprit de lourdeur",2.

      (8)Ecce Homo,"Pourquoi je suis si sage",(section)7.

      (9)Ecce Homo,p.254.


      Un mot sur mon art du style en général Communiquer par des signes-y compris par le tempo de ces signes- un état, ou la tension d’une passion, tel est le sens de tout style : et si l’on songe que la diversitédes états intérieurs est chez moi exceptionnelle, il y adonc chez moi beaucoup de possibilités de styles- l’art de styliste le plus versatilequ’homme ait jamais maîtrisé.(10)

      • Le mot-clé est celui de maîtrise : le grand style procède de l’ivresse dionysiaque, mais il le maîtrise et aboutit finalementau calme apollinien. (Comme tout langage : un langage dionysiaque expression immédiate des passions, est un non-sens. Mais, alors que l’esprit réactif à l’oeuvre dans le langage commun refoule le dionysiaque, le grand style l’accepte et le sublime : "Il faut avoir un chaos en soi pour donner naissance à une étoile qui danse").
      • L’aphorisme est l’exemple le plus aboutit de cette sublimation de grand style :

      Maîtriser le chaos que l’on est : contraindre son chaos à devenir forme : devenir nécessité dans la forme : devenir logique, simple, non équivoque, mathématique : devenir loi- c’est là la grande ambition.(11)
      Le principe de l’aphorisme est proche de la détermination leibnizienne : maximum d’effet avec le minimum de moyens. La pensée atteint par là une concentration telle qu’elle se met à rayonner (comme un astre qui atteintune masse critique et devient une étoile) :
      (L’aphorisme est une) mosaîque de mots où chaque mot par sa sonorité, sa place, sa signification, rayonne sa force, à droite, à gauche, et sur l’ensemble, ce minimum de signes, en étendue et en nombre, atteignant en ce point un maximum dans l’énergie : tout cela est romain et si l’on veut m’en croire aristocratique par excellence ;(12)

      • Le grand style(et l’aphorisme en particulier) a deux limites asymptotiques. La première est dionysiaque : c’est le chant et la danse, en tant que meilleure traduction humaine de la mélodie originelle des affects. La deuxième est apollinienne : c’est l’architecture classique, en tant que forme durable du calme apollinien. La force du langage qu’invente Nietzscheest de ne pas sacrifier l’un pour l’autre. La volonté de puissance qui trouve à s’exprimer librement dans l’aphorisme est proprement volonté d’être en puissance, d’être en tension : elle réclame la contradiction et le déchirement comme sa réalisation la plus haute.

      Conclusion :

      • Nietzsche est le créateur d’un style nouveau, qui donne au langage un pouvoir exceptionnel : celui d’être ouvertement l’écho de la volonté de puissance qui l’anime. Cette volonté de puissance n’est pas une volonté de conservation : au contraire, Nietzscheva au devant de la folie et de la mort, en recherchant la déchirure tragique, la tension extrême entre le plus bas (la bête) et le plus haut (le surhumain).
      • Notre langage aussi porte la marque d’une volonté de puissance, même s’il s’en cache : la classe dominante, qui s’arroge "le droit seigneurial de donner des noms" laisse dans ces noms les traces de ses jugements de valeurs. Dans notre société judéo-chrétienne, la classe dominante est celle des prêtres, et leurs valeurs sont l’éternité et la pérennité, et le refus du monde sensible. En outre, le langage est l’instrument de leur domination sur un groupe constitué en troupeau : outre qu’il véhicule leurs préjugés métaphysiques, il contrôle ce qui peut être dit. (Note importante : ne pas confondre cette constatation d’une loi "physique" avec une condamnation morale : les prêtres ne sont pas les "méchants", mais un prsime etc...)
      • Et finalement un discours comme celui de Nietzsche est soit rejeté parce que jugé incompatible avec les valeurs qui fondent la vie en communauté (Comte-Sponville, Ferry), soit réduit à une philosophie "acceptable" (Heidegger). => Quelle place pour un discours qui assume ouvertement sa force au sein d’un langage qui ne tolère pas d’autre pouvoir que le sien ? Si le langage de la philosophie se fonde sur cette logique réactive que la généalogie a dévoilée, est-il possible de faire une lecture philosophique de Nietzsche ? Etant fidèles aux catégories philoophique, ne dénature-t-on pas Nietzsche ? Et si l’on entre véritablement dans la pensée de Nietzsche, ne sort-on pas de la philosophie ? La pratique nietzschéenne du langage est un cas-limite.

        Mai 1995.

        NOTES


        (10)Ecce Homo,"Pourquoi j’écris de si bons livres", p.281.

        (11)Fragments posthumes, Tome XIV, p.48.

        (12)Cité par M. Haar, Op. Cit., p.126.

Un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Vos commentaires

  • Le 24 juillet 2003 à 10:33, par michelar

    C’est comme pour Freud : en se plaçant au delà du bien et du mal, la pensée de Nietzsche a un caractère scientifique (nous, chercheurs de connaissances) qui s’oppose nécessairement au caractère religieux qui est dominé par la croyance et le rêve. La morale a été la grande magicienne, la Circé des philosophes, car on a longtemps jugé du vrai et du faux sur ce critère... Tout est changé depuis.

    Répondre à ce commentaire

  • Le 7 janvier 2007 à 12:15, par pyramidwall

    A propos de langage et pouvoir : je vous communique des images de mon installation sur mon site :
    http://stoneblog.aliceblogs.fr/blog
    cliquez sur art,langage et pouvoir,vous y trouverez un texte qui pourra contribuer a votre questionnement.

    Répondre à ce commentaire