Le Menhir et le Volcan

Apollon et Dionysos


L’artiste est à la fois menhir et volcan. Menhir et volcan. Un menhir, planté comme une aiguille sur un point d’acupuncture, qui assure la stabilité du monde. Une pierre dressée vers le ciel, une pierre chantante qui glorifie avec douceur la victoire de la vie sur la mort, la victoire de la lumière sur les ténèbres.

L’artiste devient aussi volcan lorsqu’il éructe les laves incandescentes de l’inconscient collectif. Un volcan qui recrache violemment les métaux souterrains les plus lourds : toutes les douleurs, les passions et les incertitudes de la condition humaine. L’Art est né de ces deux grands courants bienfaisants : le courant apollinien et le courant dionysiaque.

Pour l’homme Grec, Apollon et Dionysos symbolisent les deux versants de la montagne de l’Art. Sur l’adret de cette montagne, Apollon, d’un accord harmonieux de sa lyre, passe le baume réparateur sur la souffrance des hommes. A l’opposé, sur l’abaque, Dionysos, le Dieu du vin et de l’ivresse, invite les hommes à vomir leurs humeurs dans le carnaval et l’orgie rituelle. Sibélius, Michael-Ange, Yourcenar sont des artistes apolliniens ; Prince, Bacon, Bukowski sont dionysiaques.

L’histoire de Dionysos, le Dieu de Nysa, le Dithyrambe, est connue. Dionysos est le père du Théâtre. Aux solstices, une ronde de villageois se forme autour de l’autel sacrificiel pour le célébrer. Soudain des acteurs se détachent du chaos tournoyant pour jouer le simulacre du sacrifice au centre du public. L’autel trop petit pour accueillir les comédiens s’étire aux proportions d’une scène de spectacle. Un proscenium devant lequel les spectateurs se tiendront bientôt immobiles en hémicycle. C’est la naissance de la Tragédie.

La naissance de la musique, comme l’histoire d’Apollon, est moins connue. C’est cette histoire singulière que je suis venu vous conter aujourd’hui comme un épisode précieux de la mythologie ; un des grands mythes fondateurs de l’Art.

Il était une fois un Dieu Médecin, Apollon, qui engendra un fils, Aesclépios. Aesclépios plus connu sous le nom Romain d’Esculape. Aesclépios, dont l’illustre Hippocrate lui-même s’enorgueillissait d’être le descendant direct. Le talent du jeune dieu médecin est immense ; Aeslépios guérit même les hommes de la mort. Ce n’est pas du goût du Dieu des Enfers, Hadès, qui se sent bien seul sur les rivages du Styx. Hadès vient s’en plaindre à son frère Zeus. Zeus réfléchit, Zeus tranche ; l’homme est mortel. C’est la loi. Alors le Cronide assembleur des nuées foudroie l’apprenti sorcier ; Aesclépios meurt par la main de Zeus. Pour venger le meurtre de son fils, Apollon descend dans les entrailles de la terre, pénètre dans la forge du boiteux, d’Héphaïstos, du Dieu forgeron et dans un accès de colère massacre les cyclopes qui fabriquent les foudres du maître de l’Olympe. Zeus, privé de ses foudres, est furieux de l’outrage. Il bannit Apollon de l’Olympe. Apollon, en exil sur terre, se fait vacher. C’est à cette époque que naît Hermès. Tout petit mais déjà voleur, espiègle et goinfre insatiable. Hermès ne tient déjà pas en place. Rapide comme la mort, il s’échappe de son berceau, profite d’une sieste d’Apollon sur le flanc d’une colline et lui dérobe douze boeufs ; douze boeufs qu’il sacrifie et dévore crus d’un appétit féroce. Apollon se réveille, cherche son troupeau ; Hélios, son compagnon le soleil, a tout vu. Un nouveau né a commis le larcin. Apollon retrouve bien vite le chapardeur réfugié dans une grotte. Il le sort de ses langes ; lui demande des comptes. Hermès n’avoue pas : "comment lui si petit aurait-il bien pu dévorer douze grands boeufs d’un coup ?" Apollon se calme mais le doute subsiste.

Quelques temps passent. Hermès grandit. Apollon ré-intègre l’Olympe. Mais aux banquets de Zeus, Apollon, rancunier, n’adresse plus la parole à Hermès. Zeus, soucieux, s’en inquiète et exige d’Hermès réparation. Hermès obéit. Pour se faire pardonner, il sacrifie une tortue, l’éviscère, vide sa carapace de sa materia prima. Il plante un bambou dans la caisse de résonance improvisée et y tend des boyaux de boeufs en guise de cordes. Ainsi naquit la première lyre, cadeau d’Hermès à Apollon. L’histoire ne s’arrête pas là. La magie opère. Le grand échange a lieu. Apollon est touché. Magnanime, Il offre son caducée à Hermès. Le grand Caducée, symbole des quatre éléments du monde manifesté. C’est ainsi qu’Apollon, Dieu primitif de la médecine et gardien de troupeaux devint le Dieu de la musique, le musicothérapeute et qu’Hermès, le Dieu des voleurs devint le gardien des âmes, le grand Dieu psychopompe ; le Dieu de la connaissance.

Voilà pourquoi, certaines gravures retracent silencieusement cet échange fondateur en montrant deux mains jumelles serrées autour du caducée. L’une est celle d’Apollon, l’autre celle d’Hermès.

Voilà pourquoi Hermès et Apollon se font appeler l’un comme l’autre : le porteur intérimaire de la houlette.

Chevauchons l’art comme le dragon.

Dominique Dattola - cinéaste - membre de l’UGS - Union Guilde des Scénaristes - 0142529582

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La clef du temps
Caducée de bronze rose dit bronze des Grecs tiré en un exemplaire unique par la fonderie Fleuran à l’invitation de la compagnie Azoth Studio pour les besoins de ses travaux.

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Vos commentaires

  • Le 15 mai 2004 à 08:03, par MINOLLI

    lire avec curiosité le paragraphe consacré à Hermès dans le dictionnaire de la mythologie de P.GRIMAL.
    Il n’y a pas de dichotomie en Art, ce n’est qu’une trace laissée qui peut, de temps en temps, servir de repère aux générations suivantes. On peut imaginer que l’Art s’oppose à la finitude, dans l’imaginaire seulement...

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