Plaidoyer pour la recherche dionysiaque


Il n’y a pas de long terme sans une politique qui ne favorise dans tous les domaines la recherche fondamentale. Mais qu’en est-il de cette recherche ?

L’absence de prise en considération de projets à long terme, de projets liés à la recherche fondamentale affecte particulièrement le développement, qu’il concerne le plan scientifique, économique, social ou culturel.. C’est ceci qui nous amène à considérer brièvement le domaine de la recherche.

Le moins que l’on puisse dire, aujourd’hui, c’est qu’en la circonstance, un point de blocage se produit. Citons à ce propos un extrait du texte de Cristina BERTELLI :

« Pratiquement, une tendance domine les institutions, les hiérarchies quelles qu’elles soient (politique, économique, artistique, culturelle), tendance à reconnaître une connaissance, uniquement dans la mesure où elle se rapporte à un "déjà-là". Les innovations, les inventions, les initiatives qui engageant des perspectives nouvelles auront bien du mal à se faire admettre. D’où, à la suite, une politique qui, induisant entre autres des économies budgétaires, va pénaliser durement la recherche fondamentale, celle qui ouvre les voies, permet les progrès les plus sensibles. » (extrait de la préface de Marc’O : Théâtralité et Musique, numéro spécial de la revue L’impossible et pourtant, éd. Assoc. STAR 1994)

À ce propos Edward T. HALL écrit :

« ... les institutions scientifiques et les commissions qui accordent les subventions à la recherche sont organisées pour traiter et évaluer la recherche passée et sont pauvrement équipées pour évaluer la recherche future. » (Edward T. HALL : Au-delà de la culture, Collection Points Seuil)

Un peu plus loin Hall note :
« Szent-Györgyi, lauréat du Prix Nobel, classe les deux types de chercheurs selon une vieille distinction établie par les Grecs : le système d’Apollon qui tend à amener les lignes établies à la perfection (contexte faible) et celui de Dionysos, plus apte à ouvrir de nouvelles lignes de recherches (contexte riche). Comme Szent-Györgyi le dit : -L’avenir de l’humanité dépend des progrès de la science, et les progrès de la science dépendent des crédits qu’elle peut trouver. Ces crédits prennent généralement la forme de subventions, et les méthodes actuelles de répartition des subventions favorisent injustement le système d’Apollon. Pour demander une bourse d’étude, il faut commencer par présenter un projet. Le chercheur apollonien voit clairement les lignes futures de sa recherche, et n’a aucune difficulté à écrire un projet clair. Ce n’est pas le cas pour le chercheur dionysien, qui ne connaît que la direction dans laquelle il veut partir à la recherche de l’inconnu ; il n’a aucune idée de ce qu’il va découvrir et comment il va le découvrir. » (idem)

Sur le même argument, Isabelle STENGERS note :
« Les institutions bailleuses de fonds ne s’intéresseraient plus qu’à ce qui promet des "applications’’. De nombreux chercheurs ne feraient plus fonctionner leurs instruments que pour obtenir des ’’chiffres’’ qui pourraient être utiles à l’industrie. Les étudiants ricaneraient quand on leur parle de ’’questions fondamentales’’. Je ne poursuivrai pas ici ce thème de la ’’fin de la vraie recherche’’, qui nécessiterait des études de terrain. Je voulais en signaler un assez brutal développement au cours de ces dernières années » (L’invention des sciences modernes, éd. La Découverte, note 9, pp. 190/191)

La recherche appliquée, « apollinienne », pour reprendre la distinction de Szent-Györgyi, la recherche liée au marché est bien sûr particulièrement privilégiée, enfant chéri autant des banques et des organismes de financement que des « politiques ». Elle est une réponse à court terme aux problèmes de productivité et de compétitivité. Mais, à terme, elle va se révéler peu apte à « changer » le système de production et bien peu adaptée à aider les mentalités à approcher les changements que les révolutions scientifiques successives ne cessent de générer. C’est le chercheur « dionysien », c’est-à-dire celui qui se dédie à la recherche fondamentale, qui se trouve le mieux placé pour le faire. Le drame veut que ni les politiques, ni les bailleurs de fonds institutionnels ou privés ne saisissent trop bien la nécessité du fondamental, occupés qu’ils sont, de fonction, à « engranger le profit ».

Un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Vos commentaires

  • Le 16 janvier 2003 à 12:48, par Nitch

    Oui, mais...

    Dionysos et tout ce qui le touche entretiennent un rapport étroit avec le tragique : qu’il soit tragique que la société sous-estime gravement le type de chercheur dionysien est donc dans l’ordre des choses.

    Vouloir integrer ce type de chercheur en lui donnant un statut honorable/confortable réduirait gravement le caractère tragique du destin de ce chercheur et le rendrait par cela même beaucoup moins dionysiaque...
    le destin d’un être n’est pas dionysiaque s’il n’est pas tragique.

    C’est justement parce que l’on pressent le drame que s’active en nous ce qui rend dionysiaque.

    Qu’on mette à l’écart les chercheurs dionysiens est donc un facteur qui ne peut que décupler leur force.

    Le désespoir que cette mise à l’écart leur inspirera les plongera dans un état proche de la démence, et de cette folie découlera le meilleur d’eux même...

    Nietzsche gravite autour d’un principe similaire, je trouve, en disant qu’il faut essayer de considerer les imperfections, la douleur et la part détestable de l’existence comme inséparable de ce qui est souverainement désirable... que les idéalistes se taisent donc enfin et nous laisse apprécier le réel, tout le réel.

    Dionysos et tout ce qui le touche entretiennent un rapport étroit avec le tragique
    qu ’il soit tragique que la société sous-estime gravement le type de chercheur dionysiaque...

    Répondre à ce commentaire