Vendre du vin sans bouteilles : l’économie de l’esprit sur le réseau global


« Si la nature a fait une chose moins susceptible que toute autre d’être l’objet d’une appropriation exclusive, c’est bien l’action du pouvoir de penser, appelée une "idée". Un individu peut l’avoir en sa possession exclusive aussi longtemps qu’il la garde pour lui ; mais dès le moment où elle est divulguée, elle se fraie un chemin pour être possédée par chacun, et ceux qui la reçoivent ne peuvent s’en dessaisir. Elle a un autre caractère particulier : c’est que nul n’en possède moins parce que tous les autres la possèdent en totalité. Qui reçoit une idée de moi reçoit de l’instruction sans que mon instruction en soit diminuée ; de même, qui allume sa bougie à la mienne reçoit de la lumière sans me plonger dans l’obscurité. Le fait que les idées se répandent librement d’une personne à l’autre à travers le globe, pour l’instruction morale réciproque des hommes et pour l’amélioration de la condition humaine, semble avoir été établi par la nature de façon précise et bienveillante lorsqu’elle a créé l’homme, tout comme le feu se répand à travers tout l’espace sans perdre de sa densité en aucun point, et tout comme l’air dans lequel nous respirons, dans lequel nous nous mouvons et existons physiquement, est incapable d’être circonscrit ou d’être possédé exclusivement. Les inventions ne peuvent donc, par nature, faire l’objet d’aucune appropriation. »

THOMAS JEFFERSON

DEPUIS LE TEMPS QUE JE TATONNE dans le cyberespace, une immense énigme est restée sans solution, qui paraît pourtant être à la racine de presque tous les désagréments légaux, éthiques, gouvernementaux et sociaux que peut présenter le monde virtuel. Je veux parler du problème de la propriété numérisée.

L’énigme est la suivante : si ce qui nous appartient peut être reproduit à l’infini et instantanément diffusé sur toute la planète sans le moindre coût (1), sans que nous en soyons informés et, qui plus est, sans que cela cesse d’être en notre possession, comment pouvons-nous le protéger ? Comment allons-nous être rémunérés pour les oeuvres issues de notre esprit ? Et, si nous ne pouvons l’être, qu’est-ce qui assurera la poursuite de la création et de la diffusion de ce type d’oeuvres ?

Comme nous n’avons pas de solution à ce défi véritablement nouveau et comme nous sommes apparemment incapables de retarder la numérisation galopante de tout ce qui n’est pas irrémédiablement physique, nous levons l’ancre vers l’avenir à bord d’un bateau qui coule.

Ce vaisseau - le corpus juridique sur le droit de reproduction et les brevets - a été construit pour convoyer des formes et des méthodes d’expression entièrement différentes de la cargaison évanescente qu’on lui demande aujourd’hui de transporter. Il fait eau de toutes parts, de l’intérieur comme de l’extérieur.

Les efforts législatifs pour maintenir le vieux navire à flot prennent trois formes : une frénésie de réorganisation des chaises-longues sur le pont ; de sévères mises en garde aux passagers (si le bateau coule, ils subiront de dures sanctions pénales) ; une dénégation froidement sereine.

Vouloir rapiécer, remettre à neuf ou élargir la législation sur la propriété intellectuelle pour qu’elle puisse contenir les gaz de l’expression numérisée serait aussi absurde que d’aménager la législation sur les droits de succession pour qu’elle puisse englober l’attribution des fréquences d’émission. (C’est pourtant bien ce qu’on essaye de faire actuellement.) Il va nous falloir élaborer un ensemble de méthodes entièrement nouvelles pour faire face à une situation qui est, elle aussi, entièrement nouvelle.

La plupart des gens qui créent réellement la propriété en ce qui concerne les logiciels et leurs applications - les programmeurs, les hackers et les internautes - savent déjà cela. Malheureusement, ni les entreprises pour lesquelles ils travaillent, ni les juristes que ces entreprises emploient n’ont une expérience suffisamment directe des biens immatériels pour être à même de comprendre pourquoi ils sont si problématiques. Ils agissent comme si les vieilles lois pouvaient, d’une façon ou d’une autre, s’avérer efficaces, que ce soit en les élargissant à un point ridicule ou en en forçant le sens. Ils se trompent.

L’origine de cette énigme est aussi simple que sa solution est complexe. La technologie numérique détache l’information de son support physique, où toutes les lois sur la propriété ont jusqu’à présent trouvé leur définition.

Tout au long de l’histoire des droits de reproduction et des brevets, les conceptions de la propriété n’ont pas été centrées sur les idées, mais sur l’expression de ces idées. Les idées elles-mêmes, aussi bien que les faits concernant les phénomènes du monde, étaient considérées comme la propriété collective de l’humanité. On ne pouvait prétendre à un droit de propriété - pour ce qui est du droit de reproduction - que sur la formulation précise ayant servi à véhiculer une idée particulière ou sur l’ordre de présentation des faits.

Le moment où ce droit entrait en application était celui où le verbe se faisait chair en quittant l’esprit de son concepteur pour se fixer dans quelque objet physique - livre ou autre. L’entrée en scène de nouveaux médias commerciaux à côté des livres ne modifia pas le caractère juridiquement fondamental de ce moment. La loi protégeait l’expression et, sauf quelques (récentes) exceptions, exprimer ne faisait qu’un avec rendre physique.

La protection de l’expression physique était rendue efficace par les conditions objectives. Le droit de reproduction fonctionnait bien parce que, malgré Gutenberg, il était difficile de faire un livre. En outre, les livres fixaient leur contenu d’une manière qu’il était aussi risqué de modifier que de reproduire. La contrefaçon ou la diffusion d’exemplaires contrefaits étaient des activités évidentes et visibles, si bien qu’il était facile de prendre quelqu’un sur le fait. Enfin, à la différence des mots ou des images non fixés, les livres comportaient des surfaces matérielles sur lesquelles on pouvait inscrire des notices sur les droits de reproduction, des marques d’éditeur et des étiquettes de prix.

Le passage du mental au physique était encore plus essentiel pour les brevets. Un brevet, jusqu’à une date récente, était soit une description de la forme que des matériaux doivent prendre en vue d’obtenir un résultat, soit une description du procédé par lequel cette forme était obtenue. Dans les deux cas, le noyau conceptuel du brevet était le résultat matériel. Si aucun objet déterminé ne pouvait être obtenu en raison d’une impossibilité matérielle, le brevet était rejeté. Ni une bouteille de Klein (2) ni une pelle en soie ne pouvaient être brevetées. L’objet du brevet devait être une chose, et cette chose devait fonctionner.

Ainsi les droits d’invention et les droits d’auteur étaient conformes aux activités du monde physique. On n’était pas rémunéré pour des idées, mais pour avoir su les transformer en réalité. En pratique, la valeur résidait dans le support et non dans la pensée que ce dernier véhiculait.

En d’autres termes, c’était la bouteille qu’on protégeait et non le vin.

Maintenant, à mesure que l’information entre dans le cyberespace, qui est la patrie de l’esprit, ces bouteilles disparaissent. Avec l’arrivée de la numérisation, il est désormais possible de remplacer tous les supports d’information antérieurs par une méta-bouteille, faite d’agencements complexes - et on ne peut plus liquides - de 1 et de 0.

Même les bouteilles physico-numériques auxquelles nous sommes accoutumés, telles que les disquettes, les CD-ROM et autres emballages distincts de bits conditionnés sous plastique, vont disparaître avec le branchement de tous les ordinateurs sur le réseau global. Internet n’inclura peut-être jamais toutes les unités centrales de la planète ; mais il fait plus que doubler tous les ans, et l’on peut s’attendre à ce qu’il devienne le principal moyen de transfert d’information, sinon le seul.

Lorsque nous en serons là, tous les biens de l’ère de l’information - toutes les expressions autrefois contenues dans des livres, des pellicules, des enregistrements ou des revues - n’existeront plus que comme pure pensée ou comme quelque chose qui y ressemble beaucoup : des impulsions électriques s’élançant sur le Net à la vitesse de la lumière, dans des conditions telles que l’on pourra en voir les effets (des pixels scintillants ou des sons transmis), mais jamais les toucher ou prétendre les « posséder dans l’ancien sens du terme.

On pourrait rétorquer à cela que l’information requerra encore un élément physique, tel qu’une existence magnétique sur les disques durs titanesques de lointains serveurs, mais ce sont là des bouteilles qui n’ont aucune forme macroscopiquement distincte ou personnellement significative.

On pourrait également rétorquer que nous avons eu affaire à de l’expression sans bouteille depuis l’invention de la radio, et on aurait raison. Mais durant une bonne partie de l’histoire des transmissions audiovisuelles, il n’existait aucun moyen pratique de capturer ces biens immatériels qui se perdaient dans l’éther électromagnétique et de les reproduire avec une qualité qui puisse supporter la comparaison avec les supports d’information disponibles dans le commerce. Ce n’est que récemment que tout cela a changé, et presque rien n’a été fait, ni sur le plan juridique ni sur le plan technique, pour accompagner ce changement.

D’une façon générale, la question de savoir s’il fallait faire payer les clients pour les produits de la transmission ne se posait même pas. Le produit était les clients eux-mêmes. Les médias audiovisuels étaient financés soit par la vente de l’attention de leur public à des annonceurs soit au moyen de redevances dont le montant était fixé par le gouvernement, soit par une mendicité geignarde, à travers des campagnes annuelles de soutien.

Tous ces modèles de financement sont dépassés. Le financement par les annonceurs ou le gouvernement a presque invariablement entaché la pureté des biens fournis. En outre, le marketing direct est, de toute façon, en train de tuer à petit feu le modèle du financement par les annonceurs.

Nous avons hérité des médias audiovisuels une autre méthode de rémunération pour un produit virtuel : les droits d’auteur que les stations versent aux auteurs de chansons à travers des sociétés comme l’ASCAP et le BMI (3). Mais, en tant que membre de l’ASCAP, je peux vous assurer que ce n’est pas un modèle à imiter. Les méthodes de contrôle sont extrêmement approximatives, et il n’y a aucun système parallèle d’estimation du montant des recettes. Honnêtement, ça ne marche pas vraiment.

Quoi qu’il en soit, sans nos vieilles méthodes de définition physique de l’expression des idées, et en l’absence de nouveaux modèles efficaces pour les échanges non physiques, nous sommes tout simplement incapables d’assurer une rémunération fiable pour les oeuvres de l’esprit. Pour ne rien arranger, cela se produit au moment où l’esprit humain commence à remplacer la lumière du soleil et les dépôts minéraux pour constituer la source principale de la nouvelle richesse.

Qui plus est, les difficultés croissantes d’application des lois existantes sur la reproduction et les brevets mettent déjà en péril la source première de la propriété intellectuelle : le libre échange des idées (4).

En effet, lorsque, dans une société, les produits commerciaux les plus importants ressemblent tellement à la parole qu’on ne peut plus les en distinguer, et lorsque les méthodes traditionnelles de protection de la propriété sont devenues inefficaces, les tentatives de solution du problème par la coercition constituent inévitablement une menace pour la liberté de parole.

À l’avenir, la réduction de nos libertés ne sera peut-être pas principalement le fait du gouvernement, mais des départements juridiques des grandes entreprises, qui feront leur possible pour protéger par la force ce qui ne peut déjà plus être protégé par les conditions objectives ou par le consensus social.

Quand Jefferson et ses amis, tous partisans des Lumières, ont conçu le système qui a donné naissance à la loi américaine sur le droit de reproduction, leur objectif premier était de garantir la diffusion la plus large possible de la pensée et non celle du profit. Le profit était le carburant qui devait amener les idées dans les bibliothèques et dans les esprits de leur nouvelle république. Les bibliothèques partiraient à la recherche des livres, rémunérant ainsi les auteurs pour leur travail d’assemblage des idées ; pour le reste, celles-ci, « incapables d’êtres circonscrites, seraient à la libre disposition du public. Mais quel est le rôle des bibliothèques en l’absence de livres ? Comment la société peut-elle désormais payer pour la diffusion des idées, sinon en facturant les idées elles-mêmes ?

Pour compliquer encore l’affaire, il y a le fait que, outre les bouteilles physiques qui constituaient le fondement de la protection de la propriété intellectuelle, la technologie numérique entraîne également l’effacement des juridictions du monde physique, remplacées par l’océan sans limites, et peut-être pour toujours sans lois, du cyberespace.

Dans le cyberespace, non seulement il n’y a pas de frontières nationales ou locales susceptibles de délimiter le lieu d’un crime et de déterminer la marche à suivre pour le réprimer, mais il n’y a pas non plus de consensus culturel bien clair sur ce que pourrait être un crime. Les différences, fondamentales et persistantes, qui distinguent les cultures européennes et asiatiques en ce qui concerne la propriété intellectuelle ne peuvent que s’exacerber dans un espace où de nombreux échanges se font dans les deux hémisphères à la fois, tout en ne s’effectuant, d’une certaine façon, dans aucun des deux.

Même dans le cadre le plus localement circonscrit, le droit et la responsabilité en matière numérique sont difficiles à établir. Il y a quelque temps, un groupe d’éditeurs de musique a engagé des poursuites contre Compuserve (5) pour avoir autorisé ses usagers à charger des compositions musicales sur des sites où d’autres usagers pourraient les copier. Mais étant donné que Compuserve ne peut pratiquement pas exercer de contrôle sur les flux de bits qui s’échangent entre ses abonnés, cette firme ne sera probablement pas tenue pour responsable d’avoir illégalement « publié ces oeuvres musicales (6).

Les notions de propriété, de valeur, de possession, et la nature de la richesse elle-même sont en train de changer plus profondément qu’à toute autre époque, depuis que les Sumériens ont gravé, pour la première fois, des caractères cunéiformes sur de l’argile humide en considérant qu’ils étaient équivalents à des stocks de blé. Très peu de gens ont conscience de l’énormité de cette mutation, et il y a très peu de juristes ou de fonctionnaires parmi eux.

Ceux qui voient venir ces changements doivent se préparer à remédier à la confusion juridique et sociale qui va apparaître, à mesure que les tentatives de protection des nouvelles formes de propriété avec de vieilles méthodes se révèlent, de façon toujours plus évidente, inutiles et, par conséquent, inflexibles.

De l’épée à l’écrit - de l’écrit à l’écran

L’humanité s’applique aujourd’hui à créer une économie mondiale reposant principalement sur des biens qui ne prennent aucune forme matérielle. Ce faisant, il se peut que nous soyons en train de supprimer tout lien prévisible entre les créateurs et une juste rémunération de l’utilité ou du plaisir que d’autres peuvent retirer de leurs oeuvres.

Sans ce lien, et à moins qu’un changement profond n’ait lieu dans la conscience pour compenser cette perte, nous nous construisons un avenir fait de fureur, de conflits et de refus institutionnalisé de payer (sauf si une contrainte brutale nous contraint à le faire). Il se pourrait bien que nous retournions aux temps obscurs de la propriété.

Dans les périodes les plus sombres de l’histoire de l’humanité, la possession et la répartition de la propriété étaient avant tout une question militaire. La « propriété était le fruit de l’emploi des instruments les plus déplaisants - depuis les poings jusqu’aux armées - et de la volonté farouche de les utiliser. La propriété était le droit divin des brutes.

À partir de l’an mil de l’ère chrétienne, la naissance d’une classe de marchands et d’une noblesse terrienne a provoqué le développement d’une conception éthique de la résolution des conflits de propriété. À la fin du Moyen Âge, des gouvernants éclairés tels que le roi d’Angleterre Henri II commencèrent à codifier ce droit commun non écrit en en constituant des recueils. Ces lois étaient locales, mais cela n’avait guère d’importance car elles concernaient principalement la propriété foncière (real estate), qui est par définition une forme de propriété locale. En outre, comme son nom l’indique, la propriété foncière est très réelle.

Tant que l’agriculture est restée le fondement de la richesse, cette situation s’est maintenue, mais avec l’avènement de la révolution industrielle, l’humanité a commencé à accorder autant d’importance aux moyens qu’aux fins. Les instruments acquirent alors une nouvelle valeur sociale et, par suite de leur développement propre, il devint possible de les reproduire et de les diffuser en grandes quantités.

Pour en encourager l’invention, des lois sur la reproduction et les brevets furent élaborées dans la plupart des pays occidentaux. On confiait à ces lois la tâche délicate de reconnaître l’existence des créations mentales dans le monde, où elles pouvaient être utilisées - et entrer dans l’esprit d’autrui - tout en assurant à leurs inventeurs une compensation pour leur valeur d’usage. Et, comme on l’a montré plus haut, le système juridique et pratique qui s’est développé pour accomplir cette tâche était fondé sur l’expression physique.

Puisqu’il est désormais possible de transmettre des idées d’un esprit à l’autre sans jamais leur donner une forme physique, nous aspirons maintenant à la propriété des idées elles-mêmes et non de leur seule expression. Et puisqu’il est pareillement possible désormais de créer des instruments utiles qui ne prennent jamais de forme physique, nous nous sommes mis à breveter des abstractions, des séquences d’événements virtuels et des formules mathématiques - la propriété la moins « réelle qui soit.

Dans certains secteurs, cela donne lieu à des droits de propriété dont la qualification est si ambiguë qu’on en arrive de nouveau à une situation où la propriété appartient à ceux qui peuvent mobiliser les armées les plus puissantes. La seule différence est que, cette fois, il s’agit d’armées de juristes.

En menaçant leurs opposants du purgatoire sans fin des poursuites judiciaires, auquel certains préfèrent sans doute la mort elle-même, ils prétendent avoir un droit sur toute pensée qui pourrait avoir traversé un crâne quelconque au sein du corps collectif que sont les grandes entreprises qu’ils servent. Ils agissent comme si ces idées apparaissaient en étant totalement séparées de toute pensée humaine préexistante. Et, prétendent-ils, avoir l’idée d’un produit et le fabriquer, le diffuser, le vendre, cela revient à peu près au même.

Ce qui était autrefois considéré comme une ressource commune de l’humanité, diffusée dans les esprits et les bibliothèques du monde entier, tout comme les phénomènes de la nature elle-même, est désormais clôturé et réglementé. C’est comme si une nouvelle classe d’entreprises avait vu le jour et prétendait posséder l’air et l’eau.

Que faut-il faire ? Bien que l’on puisse en éprouver une sombre joie, danser sur la tombe du droit de reproduction et des brevets ne résoudra pas grand-chose, surtout lorsque si peu de gens sont prêts à admettre que l’occupant de cette tombe est bel et bien mort et s’efforcent de maintenir par la force ce qui n’est plus soutenu par le consentement populaire.

Les légalistes, désespérés de perdre leur mainmise, font tout ce qu’ils peuvent pour l’étendre. En effet, les États-Unis et les autres partisans du GATT [Accord général sur les taxes et le commerce] (7) font de l’adhésion à nos systèmes moribonds de protection de la propriété intellectuelle une condition à remplir pour être membre du grand marché des nations. La Chine, par exemple, se verra refuser le statut commercial de « pays le plus favorisé si elle n’accepte pas de soutenir un ensemble de principes qui lui sont culturellement étrangers et qui ont d’ores et déjà cessé d’être applicables dans leur pays d’origine.

Dans un monde meilleur, nous aurions la sagesse d’instaurer un moratoire sur les litiges, la législation et les traités internationaux concernant ce secteur tant que nous n’aurons pas une notion plus claire de ce que signifie « entreprendre dans le cyberespace. Idéalement, les lois entérinent un consensus social déjà en vigueur. Elles ne constituent pas le contrat social lui-même, mais sont une série de textes exprimant une intention collective issue de plusieurs millions d’interactions humaines.

Les humains n’habitent pas le cyberespace depuis suffisamment longtemps et n’en ont pas une expérience suffisamment diversifiée pour avoir pu élaborer un contrat social qui soit conforme aux étranges caractéristiques de ce nouveau monde. Les lois élaborées avant la formation du consensus sont généralement conformes aux intérêts des quelques personnes déjà bien établies qui les font voter, et non à ceux de la société dans son ensemble.

Aussi réduits qu’ils soient, le droit et la pratique sociale qui existent dans ce secteur sont déjà dangereusement opposés. Les lois concernant la reproduction sans autorisation des logiciels commerciaux sont claires, sévères... et rarement observées. Les lois contre le piratage des logiciels sont pratiquement inapplicables, et leur non-respect est devenu si socialement acceptable que seule une faible minorité de gens s’oblige, par peur ou par scrupule, à leur obéir.

Je fais parfois des conférences sur ce sujet, et je demande toujours combien de personnes dans le public peuvent honnêtement prétendre qu’elles n’ont aucun logiciel non autorisé sur leurs disques durs. Je n’ai jamais vu plus de dix pour cent des mains se lever.

Lorsqu’il existe une divergence aussi profonde entre le droit et la pratique sociale, ce n’est pas la société qui s’adapte. Et face à la vague déferlante de l’usage, la pratique habituelle des éditeurs de logiciels, consistant à s’abattre sur quelques boucs émissaires bien visibles, est si manifestement aléatoire qu’elle ne fait que diminuer plus encore le respect pour la loi.

Une partie du mépris populaire largement répandu à l’égard des droits de reproduction concernant les logiciels commerciaux vient d’une incapacité des législateurs à comprendre les conditions dans lesquelles nous nous trouvons. Postuler que des systèmes juridiques fondés sur le monde physique vont s’appliquer à un environnement aussi différent de ce monde que l’est le cyberespace est une folie que tous les acteurs économiques de l’avenir vont payer.

Comme je vais le montrer dans la partie suivante de cet exposé, la propriété intellectuelle, là où aucune limite n’existe, est très différente de la propriété physique et ne peut plus continuer à être protégée comme si ces différences n’existaient pas. Par exemple, si nous continuons de postuler que la valeur est fondée sur la rareté, comme c’est le cas pour les objets du monde physique, nous allons créer des lois exactement contraires à la nature de l’information, car la valeur de cette dernière augmente, dans bien des cas, en proportion de sa diffusion.

Les grandes institutions ennemies du risque qui ont le plus d’intérêt à maintenir les vieilles règles du jeu vont souffrir de leurs habitudes. Plus elles mobiliseront de juristes, d’armes à feu et d’argent dans la protection de leurs droits ou dans la lutte contre les droits de leurs opposants, plus la compétition commerciale ressemblera à la cérémonie du potlatch chez les Kwakiutl, dans laquelle les adversaires s’affrontaient en détruisant leurs propres biens. Leur capacité de produire de nouvelles technologies va être brusquement stoppée à chacun de leurs mouvements, qui ne fera que les enfoncer plus profondément dans le puits de goudron des guerres de procédure.

La confiance dans le droit ne sera pas une stratégie efficace pour les grandes entreprises de haute technologie. Le droit s’adapte par des aménagements continuels, et à un rythme presque aussi lent que celui de la géologie. La technologie avance par à-coups, comme les étapes d’une évolution biologique grotesquement accélérée. Les caractéristiques du monde réel vont continuer à se modifier à une vitesse aveuglante, creusant l’écart avec le droit, toujours plus arriéré et embrouillé. Cette contradiction est permanente.

Les économies prometteuses fondées sur des produits purement numériques vont naître en étant complètement paralysées - comme c’est, semble-t-il, le cas pour le multimédia -, sauf si leurs propriétaires refusent absolument, avec courage et détermination, de se prêter au jeu de la propriété.

Aux États-Unis, on peut d’ores et déjà voir une économie parallèle se développer, surtout chez les petites entreprises en évolution rapide, qui protègent leurs idées en les mettant sur le marché plus vite que leurs concurrents de plus grande taille qui fondent leur protection sur la peur et le litige.

Peut-être ceux qui représentent le problème se mettront-ils d’eux-mêmes en quarantaine dans les tribunaux, tandis que ceux qui représentent la solution vont créer une nouvelle société principalement fondée sur le piratage et la flibuste. Lorsque le système courant de propriété intellectuelle se sera écroulé, comme cela semble inévitable, il se peut fort bien qu’aucune structure juridique nouvelle ne vienne prendre sa place.

Mais quelque chose se produira. Les gens feront toujours des affaires. Lorsqu’une devise cesse d’avoir cours, les affaires se font en recourant au troc. Quand des sociétés se développent en dehors de la loi, elles élaborent leurs propres codes non écrits, avec leurs pratiques et leurs systèmes éthiques. Si la technologie peut détruire les lois, la technologie fournit des méthodes pour rétablir les droits de la création.

Anatomie de l’information

Il m’apparaît que la chose la plus constructive que nous puissions faire aujourd’hui est d’essayer de comprendre la véritable nature de ce que nous essayons de protéger. Que connaissons-nous réellement de l’information et de son comportement naturel ?

Quels sont les caractères essentiels de la création sans contrainte ? En quoi diffère-t-elle des formes antérieures de propriété ? Quelles sont nos idées à son sujet qui portent, en réalité, sur les contenants plutôt que sur leur mystérieux contenu ? Quelles sont ses différentes espèces et comment chacune d’elles se prête-t-elle au contrôle ? Quelles sont les technologies utiles à la création de nouvelles bouteilles virtuelles susceptibles de remplacer les vieilles bouteilles physiques ?

Bien sûr, l’information, de par sa nature même, est intangible et difficile à définir. Comme d’autres phénomènes tels que la lumière ou la matière, elle est le siège naturel des paradoxes. Et de même que, pour comprendre ce qu’est la lumière, il faut la considérer comme étant à la fois une particule et une onde, on peut se faire une idée de ce qu’est l’information en prenant en considération ses diverses propriétés, que l’on pourrait décrire au moyen des trois propositions suivantes :

1° l’information est une activité

2° l’information est une forme de vie

3° l’information est une relation

Je vais maintenant examiner chacune de ces propositions.

1° L’information est une activité

- L’information n’est pas un substantif, mais un verbe.

Une fois libérée de ses contenants, il est évident que l’information n’est pas une chose. En fait, l’information est un événement qui se produit dans le champ d’interaction entre des esprits, des objets ou d’autres éléments d’information.

Gregory Bateson (8), élargissant la théorie de l’information de Claude Shannon, a dit : « L’information est une différence qui fait une différence. Ainsi, l’information n’existe réellement que dans le delta (9). La production de cette différence est une activité à l’intérieur d’une relation. L’information est une action qui occupe du temps et non un type d’être qui occupe de l’espace physique, comme par exemple les biens concrets. L’information est le lancer de la balle et non le baseball ; elle est la danse et non le danseur.

- On ne possède pas l’information, on l’éprouve.

Même quand elle est incarnée sous une forme statique telle qu’un livre ou un disque dur, l’information reste un événement qui vous arrive lorsque vous la libérez mentalement du code permettant de la stocker. Mais qu’elle soit transmise au rythme de tant de gigaoctets par seconde ou de tant de mots par minute, le véritable décodage est un processus qui ne peut être effectué que par et dans un esprit, un processus qui doit se dérouler dans le temps.

On pouvait voir, il y a quelques années, une vignette dans le Bulletin of atomic scientists qui illustrait ce point à merveille. Dans ce dessin, un cambrioleur braquait son pistolet sur un type à lunettes qui avait l’air d’avoir emmagasiné beaucoup d’informations dans sa tête. Vite, disait le bandit, donne-moi toutes tes idées !

- L’information doit être en mouvement.

On dit que les requins meurent asphyxiés s’ils s’arrêtent de nager, et l’on pourrait presque dire la même chose de l’information. Une information qui n’est pas en mouvement cesse d’exister, comme tout ce qui est seulement potentiel... du moins jusqu’à ce qu’on lui permette d’être à nouveau en mouvement. C’est pourquoi la pratique consistant à thésauriser l’information, courante dans les bureaucraties, est une habitude particulièrement erronée héritée des systèmes de valeur fondés sur la propriété physique.

- L’information ne se distribue pas, elle se propage.

La façon dont l’information se diffuse est également très différente de la distribution des biens physiques. Elle s’apparente plus à un être naturel qu’à un produit manufacturé. Elle peut se diffuser par concaténation, comme des dominos qui tombent les uns à la suite des autres, ou se développer en réseau fractal, comme le givre qui envahit une fenêtre, mais elle ne saurait être transportée comme une chose, sinon en ce sens qu’elle peut être contenue dans une chose. Elle ne fait pas que se déplacer ; elle laisse des traces partout où elle est passée.

La différence économique fondamentale entre une information et une propriété physique est que l’information est susceptible d’être transférée sans cesser d’être en la possession de celui qui la détenait précédemment. Si je vous vends mon cheval, je ne peux plus le monter. Si je vous vends ce que je sais, nous sommes deux à le savoir.

2° L’information est une forme de vie

- L’information veut être libre.

On attribue généralement à Stewart Brand cette élégante formulation de l’évidence (« l’information veut être libre »), qui exprime à la fois le désir naturel qu’ont les secrets d’être révélés et le fait qu’ils pourraient bien être capables de posséder quelque chose comme un « désir.

Le biologiste et philosophe anglais Richard Dawkins a proposé l’idée des « mèmes [memes], c’est-à-dire des segments d’information autoreproducteurs qui se propagent à travers les écologies de l’esprit, et il a dit qu’ils étaient semblables à des formes de vie (10).

Je pense, pour ma part, que ce sont des formes de vie à part entière, mais qu’ils sont analogues à des atomes de carbone. Ils s’autoreproduisent, interagissent avec leur milieu et s’y adaptent, sont sujets à des mutations, persévèrent dans leur être. Comme toute autre forme de vie, ils évoluent de façon à remplir tous les espaces disponibles offerts par leur environnement local, qui sont, en l’occurrence, les systèmes de croyance et la culture de leurs hôtes, c’est-à-dire nous-mêmes.

Les sociobiologistes tels que Dawkins estiment plausible que des formes de vie à base de carbone soient aussi bien de l’information, car, de même que le poulet est le moyen qu’a un oeuf de fabriquer un autre oeuf, le spectacle de la vie tout entière n’est rien d’autre que le moyen qu’a une molécule d’ADN de copier d’autres séquences d’information exactement semblables à elle-même.

- L’information se reproduit dans les interstices du possible.

Comme les hélices d’ADN, les idées sont d’incorrigibles expansionnistes, toujours à la recherche de nouvelles occasions d’agrandir leur espace vital. Et à l’instar de la nature fondée sur le carbone, les organismes les plus résistants sont experts dans l’art de dénicher de nouveaux lieux de vie. Ainsi, de même que la mouche commune s’est insinuée dans presque tous les écosystèmes de la planète, le « mème de la vie après la mort a trouvé à se loger dans la plupart des esprits, c’est-à-dire dans la plupart des psycho-écologies.

Les idées, les images ou les chansons qui ont le plus de résonance universelle sont celles qui entrent dans le plus grand nombre d’esprits, et qui y restent. Essayer de stopper la diffusion d’une séquence d’information vraiment résistante revient à peu près à tenter d’empêcher les abeilles tueuses de franchir la frontière. Ces choses-là se répandent, quoi qu’on fasse.

- L’information veut se modifier.

Si les idées et les autres modèles d’information interactifs sont des formes de vie, on peut s’attendre à ce qu’ils évoluent constamment vers des formes plus parfaitement adaptées à leur environnement. Et c’est bien ce qu’ils ne cessent de faire, comme nous pouvons le constater.

Mais pendant longtemps, nos médias statiques - qu’il s’agisse d’incisions sur la pierre, d’encres sur le papier, de colorants sur le celluloïd - ont fortement résisté à la poussée évolutionniste, exaltant en conséquence la capacité de l’auteur à déterminer le produit fini. Mais, comme dans la tradition orale, l’information numérisée ne connaît pas de montage final.

L’information numérique, lorsqu’elle n’est pas mise sous scellés, est un processus continu plus proche des contes préhistoriques, en métamorphose perpétuelle, que de tout ce qui peut être mis sous emballage plastique. Du néolithique à Gutenberg, l’information est passée de bouche à oreille, en se modifiant chaque fois qu’elle était répétée (ou rechantée). Les histoires qui, autrefois, donnaient forme à notre perception du monde n’avaient pas de version faisant autorité. Elles s’adaptaient à chaque communauté qui voulait bien les accueillir.

Parce qu’il n’y avait jamais de moment où l’histoire était fixée par l’imprimé, le soi-disant « droit moral des conteurs à conserver la propriété de leurs contes n’était ni protégé, ni même reconnu. L’histoire passait simplement de l’un à l’autre, en prenant à chaque fois une forme différente. Au moment où nous revenons à l’information continue, nous pouvons nous attendre à ce que l’importance de l’auteur diminue. Les créateurs pourraient bien avoir à retrouver une attitude plus humble.

Mais notre système des droits de reproduction ne fait aucune concession à des expressions qui ne finissent pas par être stabilisées, et ignore les expressions culturelles qui n’ont pas d’auteur ou d’inventeur précis.

Les improvisations de jazz, les one-man-shows, les représentations de mime, les monologues, les émissions non enregistrées, toutes ces manifestations sont dépourvues de la fixation sous forme « écrite requise par la loi. N’étant pas fixées par la publication, les oeuvres liquides de l’avenir ressembleront toutes à ces formes qui s’adaptent et se modifient continuellement, et seront donc étrangères au droit de reproduction.

Une spécialiste du droit de reproduction, Pamela Samuelson (11), raconte qu’elle a assisté l’année dernière à un colloque dont l’objet était de déterminer si les pays occidentaux peuvent légitimement s’approprier la musique, les dessins et la tradition biomédicale des peuples aborigènes sans devoir verser de compensation à leur tribu d’origine, compte tenu du fait que la tribu n’est ni un auteur ni un inventeur.

Mais bientôt, la plus grande partie de l’information sera engendrée collectivement par les tribus nomades de chasseurs-cueilleurs du cyberespace. Notre arrogant déni juridique des droits des primitifs va bientôt revenir nous hanter.

- L’information est périssable.

Sauf dans le cas (rare) des classiques, la plus grande partie de l’information est analogue à la production agricole. Sa qualité se dégrade rapidement en fonction du temps et de la distance par rapport à la source de production. Mais même sur ce point, sa valeur est hautement subjective et conditionnelle. Les journaux d’hier ont une grande valeur aux yeux de l’historien. Pour lui, plus ils sont anciens, plus ils acquièrent de valeur. Inversement, un courtier en bourse peut considérer que des renseignements portant sur un événement qui remonte à plus d’une heure ont perdu toute leur valeur.

3° L’information est une relation

- Le sens a de la valeur et il n’est jamais deux fois le même.

Dans la plupart des cas, nous assignons une valeur à l’information en fonction de son sens. L’endroit où réside l’information, le lieu sacré où la transmission devient réception, possède plusieurs traits caractéristiques variables en fonction de la relation de l’émetteur et du récepteur, ainsi que de la profondeur de leur interactivité.

Chacune de ces relations est unique. Même lorsque l’émetteur est un média audiovisuel et qu’il ne reçoit aucune réponse, le récepteur ne reste pas vraiment passif. La réception de l’information est souvent un acte non moins créatif que sa production.

La valeur de ce qui est transmis dépend entièrement, pour chaque individu, des modalités de sa réception, avec la présence ou non des éléments - terminologie commune, attention, intérêt, langue, paradigme - indispensables pour que ce qui est reçu acquière un sens.

La compréhension est un élément essentiel, de plus en plus négligé à mesure que l’information tend à devenir une marchandise. N’importe quel ensemble de faits, utiles ou non, intelligibles ou impénétrables, pertinents ou insignifiants, peut constituer un ensemble de données. Les ordinateurs peuvent produire des données nouvelles à longueur de nuit sans intervention humaine, et le résultat peut être mis en vente sous le nom d’information. Il peut s’agir ou non d’information véritable. Seul un être humain peut reconnaître le sens qui fait la différence entre l’information et les données.

En fait, l’information, au sens économique du terme, ce sont des données filtrées à travers un esprit humain singulier et dotées d’un sens à l’intérieur de ce contexte mental précis. Ce qui est information pour Pierre n’est qu’un ramassis de données pour Paul. Si vous êtes anthropologue, mes tableaux détaillés des structures de parenté chez les Tasaday sont peut-être pour vous une information essentielle. Si vous êtes un banquier de Hong-Kong, c’est à peine si vous les considérez comme des données.

- La familiarité a plus de valeur que la rareté.

Dans les biens physiques, il y a une corrélation directe, en général, entre la rareté et la valeur. L’or a plus de valeur que le blé, bien qu’il ne soit pas comestible. Avec l’information, c’est exactement l’inverse qui se produit. Pour la plupart des biens informationnels, la valeur augmente avec la disponibilité. La familiarité est un atout important dans le monde de l’information. Lorsqu’on veut augmenter la demande pour un produit, la meilleure chose à faire est souvent de le diffuser gratuitement.

Même si cela n’a pas toujours marché dans le cas du shareware (12), on pourrait soutenir qu’il y a un rapport entre le piratage dont un logiciel fait l’objet et la quantité d’exemplaires vendus. Les logiciels les plus piratés (comme par exemple Lotus 1-2-3 ou WordPerfect) deviennent une norme et bénéficient de la loi de rentabilité croissante fondée sur la familiarité.

Pour ce qui est de mon propre produit informationnel, les chansons rock, il ne fait aucun doute que le groupe pour lequel j’écris - le Grateful Dead - a énormément augmenté sa popularité en les diffusant gratuitement. Nous avons laissé les gens enregistrer nos concerts dès le début des années soixante-dix et cette pratique, loin de faire baisser la demande pour notre produit, a contribué à nous faire devenir, grâce à la popularité de ces enregistrements, le groupe de concert le plus suivi en Amérique.

À dire vrai, je ne touche pas un centime sur les millions d’exemplaires de mes chansons qui ont été tirés des concerts, mais je ne vois aucune raison de m’en plaindre. Puisque personne d’autre que le Grateful Dead ne peut jouer un morceau de Grateful Dead, ceux qui veulent faire cette expérience et ne se contentent pas d’un maigre reflet enregistré sont obligés d’acheter un billet pour venir nous voir en concert. En d’autres termes, la protection de notre propriété intellectuelle vient du fait que nous en sommes l’unique source en temps réel.

- L’exclusivité a de la valeur.

Le problème d’un modèle qui renverse complètement le rapport physique entre la rareté et la valeur est que, parfois, la valeur de l’information repose en grande partie sur sa rareté. La possession exclusive de certains faits les rend plus utiles. Si tout le monde connaît les circonstances qui vont faire monter le prix d’une denrée, cette information est sans valeur.

Mais, ici encore, le facteur déterminant est, dans la plupart des cas, le temps. Il importe peu que ce genre d’information finisse par toucher tout le monde. Ce qui compte, c’est d’être parmi les premiers à la posséder et à s’en servir. En général, les secrets stratégiques ne durent pas indéfiniment, mais ils peuvent durer suffisamment longtemps pour faire avancer la cause de leurs premiers détenteurs.

- Le point de vue et l’autorité ont de la valeur.

Dans un monde de réalités flottantes pour lequel on ne dispose que de cartes contradictoires, les bénéfices iront aux commentateurs dont les cartes paraîtront les mieux adaptées aux territoires qu’elles décrivent, c’est-à-dire celles qui offriront à leurs utilisateurs des résultats prévisibles.

Dans le domaine de l’information esthétique - qu’il s’agisse de poésie ou de rock’n’roll -, les gens voudront ou non acheter le nouveau produit d’un artiste sans le connaître à l’avance selon qu’ils auront fait une expérience agréable ou désagréable avec ses oeuvres précédentes.

La réalité est une édition. Les gens sont prêts à rémunérer l’autorité des éditeurs dont le point de vue particulier leur convient le mieux. Le point de vue est un atout qui ne peut faire l’objet ni d’un vol ni d’une copie. Personne d’autre qu’Esther Dyson (13) ne voit le monde comme elle, et le prix qu’elle fait payer pour son bulletin est le prix du privilège de voir le monde à travers son regard singulier.

- Le temps remplace l’espace.

Dans le monde physique, la valeur est largement fondée sur la possession ou sur la proximité spatiale. On possède ce qui se trouve à l’intérieur de frontières spatiales précises, et la capacité d’agir directement, exclusivement et comme on le souhaite sur ce qui se trouve entre ces frontières, constitue le principal droit que confère la propriété. Il y a, bien sûr, une relation entre la valeur et la rareté - une limitation spatiale.

Dans le monde virtuel, la proximité temporelle est une valeur déterminante. Un produit informationnel a généralement d’autant plus de valeur que le client est proche du moment de son expression - une limitation temporelle. Nombre d’informations se dégradent rapidement en fonction du temps et de leur reproduction. La pertinence diminue au fur et à mesure que le territoire qu’elles décrivent se modifie. Le bruit augmente et la précision se perd lorsqu’on s’éloigne du point où l’information a été produite pour la première fois.

Ainsi, on fait une expérience fort différente lorsqu’on écoute un enregistrement de Grateful Dead et lorsqu’on assiste à un concert de Grateful Dead. Plus on est proche de la source d’un flux informationnel, plus on a de chances d’y trouver un tableau précis de la réalité. À une époque où la reproduction est facile, l’information abstraite tirée des expériences populaires se propage à partir du moment de leur production pour atteindre tous les gens intéressés. Mais il est assez aisé de restreindre l’expérience réelle de l’événement désirable, qu’il s’agisse d’un K.O. ou d’un riff de guitare, de façon à n’en faire profiter que ceux qui voudront payer pour y assister.

- La protection de l’exécution.

Dans la ville de ploucs d’où je viens, le fait d’avoir des idées ne signifie pas grand-chose. On est jugé sur ce que l’on sait en faire. Je pense que plus les choses s’accélèrent, plus l’exécution devient la meilleure protection des idées qui deviennent des produits physiques. En d’autres termes, comme l’a dit un jour Steve Jobs (14), les vrais artistes se jettent à l’eau. Ceux qui gagnent le gros lot sont généralement ceux qui arrivent les premiers sur le marché (et qui disposent d’une force organisationnelle suffisante pour se maintenir en tête).

Mais nombre d’entre nous, obnubilés par le commerce de l’information, paraissent penser que l’originalité suffit à elle seule pour apporter de la valeur et pour justifier, avec l’aide des garanties juridiques adéquates, un salaire régulier. En fait, la meilleure façon de protéger la propriété intellectuelle est d’agir. Il ne suffit pas d’inventer et de faire breveter, il faut encore innover. Certains disent qu’ils ont fait breveter le microprocesseur avant Intel. C’est peut-être vrai, mais s’ils avaient lancé des microprocesseurs sur le marché avant Intel, leurs déclarations seraient beaucoup plus convaincantes.

- L’information est sa propre récompense.

C’est aujourd’hui un lieu commun de dire que l’argent est de l’information. À l’exception des krugerrands (15), des billets froissés qui servent à payer le taxi, et du contenu des valises que les barons de la drogue sont censés transporter, la plus grande partie des transactions monétaires dans le monde informatisé se font sous la forme de suites de 1 et de 0. L’argent circule sur toute la planète, aussi fluide que de l’eau, à travers le Net. Il est également évident, comme je l’ai montré, que l’information est devenue aussi essentielle à la création de la richesse moderne que l’étaient autrefois la terre et le soleil.

Ce qui est moins évident est que l’information acquiert une valeur intrinsèque, non en tant que moyen pour acquérir autre chose, mais en tant qu’objet même de l’acquisition. Je suppose que c’était déjà le cas, quoique moins explicitement, par le passé. En politique et dans les universités, la puissance a toujours été étroitement liée à l’information.

Quoi qu’il en soit, alors que nous dépensons toujours plus d’argent pour obtenir de l’information, nous commençons à nous apercevoir qu’on peut acheter de l’information avec de l’information et que cet échange économique simple ne nécessite aucune conversion préalable du produit en devises. C’est là une sorte de défi lancé aux amateurs de précision comptable, puisque les taux de change en matière d’information (théorie de l’information mise à part) sont trop flous pour être quantifiés à la décimale près.

Néanmoins, la plus grande partie de ce qu’un Américain de la classe moyenne achète a peu de chose à voir avec la survie. Nous achetons de la beauté, du prestige, de l’expérience, de la culture et tous les plaisirs obscurs de la possession. La plupart de ces choses ne se laissent pas seulement exprimer en termes non matériels, elles peuvent aussi être acquises par des moyens non matériels.

Viennent ensuite les inexprimables plaisirs de l’information elle-même, la joie d’apprendre, de connaître et d’enseigner. L’étrange sensation de bien-être produite par l’information qui entre et qui sort. Jouer avec les idées est une récréation que les gens semblent prêts à payer cher, à en juger par le marché du livre et des colloques. Vraisemblablement, nous dépenserions encore davantage pour de tels plaisirs si les occasions de payer des idées avec d’autres idées n’étaient pas si fréquentes.

Ceci explique une bonne partie du travail collectif bénévole effectué dans les archives, les forums de discussion et les bases de données sur Internet. Ses habitants ne travaillent pas pour rien, comme on le croit souvent. Ils ne sont pas rémunérés par de l’argent, mais par quelque chose d’autre. C’est une économie qui est presque entièrement faite d’information.

Cela pourrait bien devenir la forme dominante de l’échange humain, et nous ferions peut-être une lourde erreur si nous persistions à concevoir l’économie sur une base strictement monétaire.

Comment se faire payer dans le cyberespace

J’ai à peine commencé à réfléchir au rapport qu’entretient tout ce qui précède avec les solutions à apporter à la crise de la propriété intellectuelle. C’est une expérience intellectuelle assez dépaysante que de considérer l’information avec un regard sans préjugés, de voir à quel point elle diffère du métal ou de la poitrine de porc, et d’imaginer la jurisprudence absurde que nous allons accumuler si nous continuons à traiter l’information, sur le plan du droit, comme si c’était de la poitrine de porc.

Comme je l’ai déjà dit, je crois que ces empilements de vaisselle démodée ne seront plus qu’un tas de cendres au cours de la prochaine décennie, et nous, les mineurs de l’esprit, nous n’aurons pas d’autre choix que de nous en remettre à des systèmes qui fonctionnent.

Ma vision de nos perspectives n’est pas aussi sombre que ceux qui ont lu cette jérémiade jusqu’ici pourraient le penser. Des solutions vont se faire jour. Tout comme la nature, le commerce a horreur du vide.

L’un des aspects de la frontière électronique que j’ai toujours trouvé le plus séduisant - et c’est la raison pour laquelle Mitch Kapor et moi avons utilisé cette formule pour nommer notre fondation - est sa ressemblance avec l’Ouest américain du XIXe siècle (16). Tous deux, en effet, accordent naturellement leur préférence aux mécanismes sociaux qui naissent des circonstances et rejettent ceux qui sont imposés de l’extérieur.

Jusqu’à ce que le Far West ait été entièrement colonisé et « civilisé au cours du présent siècle, l’ordre y reposait sur un code non écrit, qui avait la fluidité de l’étiquette et non la rigidité de la loi. L’éthique comptait davantage que le règlement. L’accord amiable était préféré aux lois, qui étaient, de toute façon, largement inapplicables.

Je crois que le droit, tel que nous l’entendons, a été mis au point pour protéger les intérêts qui ont pris naissance au cours des deux vagues économiques qu’Alvin Toffler a définies avec précision dans son livre La Troisième vague (17). La première vague était fondée sur l’agriculture et avait besoin du droit pour organiser la propriété de la principale source de production : la terre. Avec la deuxième vague, l’industrie est devenue le ressort principal de l’économie, et le droit moderne s’est structuré autour des institutions centralisées qui avaient besoin que leurs réserves de capital, de main-d’oeuvre et de matériel fussent protégées.

Ces deux systèmes économiques exigeaient la stabilité. Leurs lois étaient conçues pour résister au changement et pour assurer une certaine constance de la répartition au sein d’un cadre social relativement stable. Les espaces de liberté devaient être restreints pour que fût préservée la prévisibilité indispensable à la gestion de la terre et à la formation du capital.

Avec la troisième vague dans laquelle nous sommes entrés, l’information remplace, dans bien des cas, la terre, le capital et le matériel ; en outre, comme je l’ai indiqué dans la section précédente, l’information réclame un environnement beaucoup plus fluide et adaptable. La troisième vague va vraisemblablement entraîner une modification profonde des buts et des méthodes du droit, modification qui s’étendra bien au-delà des textes qui régentent la propriété intellectuelle.

Le terrain même - l’architecture du Net - peut assurer plusieurs des tâches qui étaient auparavant exercées par la contrainte légale. Par exemple, il ne sera peut-être plus nécessaire de garantir constitutionnellement la liberté d’expression dans un environnement qui, selon l’expression de mon camarade John Gilmore, cofondateur de l’EFF, traite la censure comme un dysfonctionnement et parvient à contourner cette dernière pour diffuser les idées proscrites.

De semblables mécanismes naturels de régulation peuvent naître pour atténuer les discontinuités sociales, en lieu et place des interventions législatives qui étaient nécessaires auparavant pour aboutir au même résultat. Sur le Net, ces différences vont vraisemblablement être recouvertes par un tissu continu qui relie autant qu’il sépare.

En dépit de leur mainmise brutale sur l’ancienne structure juridique, les entreprises qui font le commerce de l’information vont vraisemblablement découvrir que les tribunaux, de plus en plus incapables de traiter de façon sensée les questions technologiques, n’obtiendront aucun résultat suffisamment prévisible pour être d’un quelconque secours dans les initiatives à long terme. Chaque conflit juridique s’apparente à une partie de roulette russe, dont l’issue dépend de la plus ou moins grande incompétence du président du tribunal.

Un droit non codifié ou adaptable, tout en étant aussi rapide, vague et incontrôlable que d’autres formes naissantes, est probablement plus à même, à ce stade, de produire quelque chose comme la justice. En fait, on peut déjà voir se développer de nouvelles pratiques adaptées aux conditions du commerce virtuel. Les formes de vie informationnelles sont des méthodes évolutives qui garantissent elles-mêmes la persistance de leur reproduction.

Un exemple : alors que le texte écrit en petits caractères sur l’emballage d’une disquette commerciale énumère scrupuleusement les règles auxquelles devra se conformer celui qui l’ouvre, bien peu de gens s’attardent à lire ces clauses et presque personne ne les suit à la lettre. Pourtant, le marché des logiciels reste un secteur très sain de l’économie américaine.

Pourquoi donc ? Parce que les gens, semble-t-il, achètent les logiciels qu’ils utilisent réellement. Une fois qu’un programme est devenu indispensable à votre travail, vous voulez la dernière version, la meilleure assistance technique, les manuels originaux, bref tous les privilèges que confère la propriété. Ce sont des considérations pratiques de cette sorte, et non une législation inefficace, qui vont amener les gens à acheter un produit qu’ils pourraient aisément se procurer gratuitement (18).

Je ne nie pas que certains logiciels sont achetés au nom de l’éthique ou de la conscience abstraite que le non-achat entraînera l’arrêt de leur production, mais je laisse ici de côté ce genre de motivations. Je suis convaincu que l’échec du droit entraînera presque certainement, par compensation, une renaissance de l’éthique comme fondement de la vie sociale ; mais c’est une conviction que je n’ai pas le temps de développer ici.

En attendant, je pense que, comme dans le cas mentionné plus haut, l’achat des logiciels sera guidé avant tout par des considérations pratiques, qui correspondent toutes aux propriétés réelles de l’information numérique. C’est là que réside sa valeur, et elle peut être aussi bien manipulée que protégée par la technologie.

L’énigme reste une énigme. Mais je commence à entrevoir les pistes pouvant mener à une solution ; elles reposent en partie sur la généralisation des solutions pratiques qui existent déjà.

La relation et ses instruments

Une idée est, selon moi, déterminante pour la compréhension du commerce liquide : en l’absence d’objets, l’économie de l’information sera fondée sur la relation plutôt que sur la possession.

L’un des modèles de ce que sera, à l’avenir, le transfert de propriété intellectuelle est l’exécution en temps réel. Ce média n’est d’un usage courant que dans le théâtre, la musique, les conférences, les one-man-shows et la pédagogie. Je crois que la notion d’exécution va se généraliser au point d’inclure la plus grande partie de l’économie de l’information, depuis les séries télévisées à l’eau de rose jusqu’à l’analyse financière. Les échanges commerciaux s’apparenteront alors davantage à l’achat de billetspourun spectaclepermanentqu’àl’achatd’unitésdistinctesdemarchandiseconnuesà l’avance.

L’autre modèle, bien sûr, est le service. Toute la classe des professions de service - médecins, juristes, consultants, architectes, etc. - reçoit d’ores et déjà une rémunération directe de sa propriété intellectuelle. On n’a pas besoin de législation sur les droits de reproduction quand on touche des honoraires.

En fait, ce modèle s’est appliqué jusqu’à la fin du XVIIIe siècle à la plus grande partie de ce qui est aujourd’hui soumis au droit de reproduction. Avant l’industrialisation de la création, les écrivains, les compositeurs, les artistes et leurs semblables produisaient leurs oeuvres comme un service privé rendu à des mécènes. En l’absence d’objets à diffuser dans un marché de masse, les créateurs vont revenir à une condition à peu près semblable à celle-ci, si ce n’est qu’ils seront au service de nombreux mécènes et non plus d’un seul.

Nous assistons déjà à la naissance d’entreprises dont l’existence repose sur le soutien et l’amélioration des logiciels qu’ils produisent sans pour autant les vendre en les emballant sous cellophane ou en les noyant au milieu d’un tas de gadgets.

La nouvelle entreprise de Trip Hawkins, 3DO, spécialisée dans la création et la concession d’outils multimédia, est un exemple de ce que je décris. 3DO ne compte produire aucun logiciel commercial et ne va rien vendre à l’utilisateur final. Elle jouera le rôle, en quelque sorte, d’un concepteur de normes privées, servant d’intermédiaire entre les créateurs de logiciels et d’autres produits, qui seront leurs concessionnaires. Elle fournira le point d’intersection des relations qu’entretiendront toutes sortes d’entités les unes avec les autres.

Dans tous les cas, que vous vous considériez comme un fournisseur de services ou un auteur-exécutant, la protection future de votre propriété intellectuelle dépendra de votre capacité à contrôler votre relation avec le marché - une relation qui, très probablement, va vivre et évoluer pendant un certain laps de temps.

La valeur de cette relation résidera dans la qualité de l’exécution, la singularité de votre point de vue, la validité de vos compétences, leur pertinence vis-à-vis du marché et, condition essentielle, la possibilité qu’aura ce marché d’accéder à vos services créatifs de façon rapide, commode et interactive.

- Interaction et protection.

L’interaction directe garantira efficacement, à l’avenir, la protection de la propriété intellectuelle et, à dire vrai, c’est déjà le cas. Personne ne sait combien de gens, après avoir piraté un logiciel, ont fini par en acheter un exemplaire autorisé après avoir appelé l’éditeur pour une question d’assistance technique et avoir constaté que celle-ci n’était fournie qu’en échange d’une preuve d’achat ; je serais tenté de croire que leur nombre est très élevé.

Le même genre de contrôle sera applicable aux relations sous forme de « questions-réponses entre une autorité (ou un artiste) et ceux qui recherchent son expertise. Les bulletins, les magazines et les livres seront complétés par la possibilité offerte à leurs acheteurs de poser directement des questions aux auteurs.

L’interactivité sera un service que l’on pourra facturer, même en l’absence d’auteur. À mesure que les gens entreront dans le Net et s’habitueront à prendre leur information directement à la source, sans passer par le filtre des médias centralisés, ils s’efforceront de développer la même capacité interactive pour explorer la réalité, ce qu’ils ne pouvaient faire autrefois qu’en s’appuyant sur leur propre expérience. L’accès en direct à ces yeux et ces oreilles lointains sera bien plus facile à contrôler que l’accès à des paquets statiques d’information stockée et aisément reproductible.

Dans la plupart des cas, le contrôle reposera sur la limitation de l’accès à l’information la plus fraîche et la plus précise. Il s’agira de définir le billet, le lieu, l’auteur-exécutant et l’identité du porteur du billet, toutes définitions dont je suis convaincu qu’elles prendront forme à partir de la technologie et non de la législation.

Dans la plupart des cas, la technologie qui fournira ces définitions sera la cryptographie.

La mise en crypto-bouteilles

La cryptographie, comme je l’ai déjà dit peut-être trop souvent, est le « matériau dont seront composés les murs, les frontières - et les bouteilles - du cyberespace.

La cryptographie pose, bien sûr, des problèmes, comme toute autre méthode purement technique de protection de la propriété. Il m’est toujours apparu que, plus on dissimule ses biens derrière des dispositifs de sécurité, plus ce sanctuaire est susceptible de devenir une cible. Comme je viens d’une région où les gens laissent les clés dans la voiture et ne ferment jamais leur porte à double tour, je reste persuadé que le meilleur obstacle contre le crime est une société dont l’éthique est intacte.

J’admets volontiers que ce n’est pas dans une société de ce genre que vivent la plupart d’entre nous. Mais je crois également qu’une société qui accorde plus de confiance aux barrières de protection qu’à la conscience finit par faire disparaître cette dernière en faisant de l’effraction et du vol un sport plutôt qu’un crime. C’est ce qui commence déjà à arriver dans le domaine numérique, comme le montre à l’évidence l’activité des hackers.

J’affirmerais en outre que les tentatives qui ont été faites dès le début pour assurer la protection des droits de propriété en interdisant la reproduction ont contribué à créer les circonstances qui rendent la plupart des utilisateurs d’informatique, par ailleurs très à cheval sur l’éthique, moralement indifférents au fait de posséder des logiciels piratés.

Au lieu de promouvoir chez les nouveaux-venus à l’informatique le sens du respect de l’oeuvre de leurs camarades, la confiance précoce dans l’interdiction de la reproduction a conduit à l’idée subliminale selon laquelle le piratage d’un produit logiciel donne, en quelque sorte, le « droit de l’utiliser. Beaucoup de gens se sont bientôt sentis libres de faire tout ce qu’ils voulaient, le seul frein étant, non pas la conscience, mais la difficulté technique. Cette attitude va continuer d’être une source potentielle d’ennuis pour le cryptage des marchandises numérisées.

Il est bon de se rappeler, en guise d’avertissement, que l’interdiction de reproduire a été rejetée par le marché dans nombre de secteurs. La plupart des tentatives qui vont être faites à l’avenir pour employer des systèmes anti-reproduction fondés sur la cryptographie vont probablement subir le même sort. Les gens ne sont pas prêts à tolérer que les ordinateurs deviennent plus difficiles à utiliser qu’ils ne le sont déjà sans aucun avantage pour l’utilisateur.

Néanmoins, le cryptage a déjà donné quelques preuves de son efficacité. Les nouveaux abonnements à divers services commerciaux de télévision par satellite ont récemment grimpé en flèche après la mise en place de dispositifs de cryptage plus résistants, et ce malgré l’explosion d’un marché sauvage des décodeurs pirates mené par des gens plus intéressés par les coups juteux que par le déchiffrement des codes.

Une autre limite évidente du cryptage envisagé comme une solution globale est que, dès qu’un contenu a été décodé par un abonné légitime, il devient susceptible d’être massivement reproduit.

Dans certains cas, la reproduction après décodage peut ne pas être un phénomène gênant. En effet, beaucoup de produits informationnels perdent presque toute valeur avec le temps. Il se pourrait bien que les produits en question ne présentent d’intérêt que pour ceux qui ont acheté la faculté d’en disposer immédiatement.

En outre, plus les logiciels vont devenir modulaires, plus leur distribution se fera en ligne, et plus ils prendront la forme d’une interaction directe avec l’utilisateur final. La succession discontinue des nouvelles versions sera remplacée par un processus constant d’amélioration et d’adaptation graduelle, qui sera en partie le fait d’interventions humaines et sera en partie engendrée par des algorithmes. Les copies pirates de logiciels deviendront peut-être trop statiques pour avoir encore de la valeur pour qui que ce soit.

Même dans un cas comme celui des images, où l’on attend de l’information qu’elle reste semblable à elle-même, un fichier non crypté pourra toujours être entremêlé avec des codes qui continueront à les protéger à l’aide d’une vaste gamme de procédés.

Dans la plupart des situations que je suis à même de prévoir, le fichier pourrait être « vivant, grâce à des logiciels dormants capables de « percevoir les circonstances environnantes et d’interagir avec elles. Par exemple, il pourrait contenir un code qui, après avoir détecté qu’une reproduction est en cours, en provoquera l’autodestruction.

D’autres méthodes pourraient donner au fichier la capacité d’envoyer un message sur le Net à son propriétaire original. Le maintien de l’intégrité de certains fichiers pourrait être soumis à la condition que leurs détenteurs les « alimentent périodiquement avec de l’argent numérique qu’il verseraient à leurs auteurs.

Bien sûr, l’idée que des fichiers puissent être dotés d’une capacité autonome de communication produit une impression aussi désagréable que l’idée qu’il existe des virus sur Internet, tels que le Morris Internet Worm (le « ver de Morris) (19). Les fichiers « en direct présentent bel et bien une analogie avec les virus, et la vie privée pourrait être sérieusement menacée si chaque ordinateur était bourré de balises d’espionnage numériques.

Le point essentiel est que la cryptographie va faire naître de nombreuses technologies de protection qui vont se développer rapidement, du fait de l’éternelle compétition entre les faiseurs de codes et les briseurs de codes.

Mais la cryptographie ne servira pas seulement à dresser des barrières. Elle rend également possible la signature numérique ainsi que la monnaie numérique déjà mentionnée - deux éléments qui, selon moi, vont être d’une importance fondamentale pour la protection future de la propriété intellectuelle.

Il me semble que l’échec, généralement admis, du modèle du paiement facultatif en matière de logiciels a moins à voir avec la malhonnêteté des utilisateurs qu’avec l’incommodité du paiement. Dès lors que l’opération de paiement sera automatisée, comme cela va devenir le cas grâce à la monnaie et à la signature numériques, je crois que les créateurs de produits informationnels vont récolter beaucoup plus d’argent pour ce qu’ils lancent de façon désintéressée dans le cyberespace.

En outre, ils s’épargneront la plupart des frais qu’entraînent aujourd’hui la mise sur le marché, la fabrication, la vente et la distribution de produits informationnels, qu’il s’agisse de programmes informatiques, de livres, de disques compacts (audio ou multimédia) ou de films. Il s’ensuivra une baisse des prix qui favorisera la pratique du paiement facultatif.

Il n’en reste pas moins qu’un système qui exige que l’on paie pour avoir le droit d’accès à une expression singulière pose un problème de principe. Un tel système est aux antipodes de l’intention initiale de Jefferson, qui voulait que les idées soient accessibles à chacun, quelle que soit sa situation économique. Je ne me satisfais pas d’un modèle qui réserve l’information aux nantis.

L’économie des verbes

L’avenir des formes et des méthodes de protection de la propriété intellectuelle est enveloppé d’épaisses ténèbres depuis que nous sommes entrés dans l’ère du virtuel. Je crois néanmoins pouvoir énoncer (ou répéter) quelques propositions simples qui, je le pense sincèrement, ne paraîtront pas trop risibles dans cinquante ans.

1° En l’absence des anciens contenants, presque tout ce que nous croyons savoir sur la propriété intellectuelle est faux. Il va nous falloir le désapprendre. Il va nous falloir considérer l’information comme si nous la rencontrions pour la première fois.

2° Les protections que nous élaborerons reposeront sur l’éthique et la technologie plutôt que sur la législation.

3° Le cryptage constituera, dans la plupart des cas, la condition technique de la protection de la propriété intellectuelle. (C’est l’une des raisons pour lesquelles les procédés de cryptage doivent être beaucoup plus largement disponibles qu’aujourd’hui.)

4° L’économie de l’avenir ne sera pas fondée sur la possession mais sur la relation. Elle ne sera pas séquentielle mais continue.

Enfin, dans les prochaines années, les échanges humains seront davantage virtuels que physiques ; il ne s’agira pas d’échanges matériels - à moins que l’on n’entende par matière celle dont les rêves sont faits. Notre futur commerce aura pour cadre un monde de verbes plutôt qu’un monde de noms.

Ojo Caliente (Nouveau Mexique), 1er octobre 1992

New York (N.Y.), 6 novembre 1992

Brookline (Massachusetts), 8 novembre 1992

New York (N.Y.), 15 novembre 1993

San Francisco (Californie), 20 novembre 1993

Pinedale (Wyoming), 24-30 novembre 1993

New York (N.Y.), 13-14 décembre 1993

La présente expression a vécu et est parvenue à son point actuel de développement dans le temps et l’espace précisés ci-dessus. Bien qu’elle soit ici publiée sous forme imprimée, j’espère qu’elle continuera d’évoluer dans sa forme liquide, si possible pendant des années.

[On la trouve en version originale sur www.eff.org/pub/Misc/Publications/John_Perry_Barlow/idea_economy.article.Elle est traduite ici par Jean-Marc Mandosio.]

Les pensées qui y sont exprimées ne sont pas seulement « miennes, mais se sont assemblées dans un champ d’interaction qui a accédé à l’existence entre moi et quelques autres personnes, auxquelles je suis reconnaissant. Je pense tout particulièrement à Pamela Samuelson, Kevin Kelly, Mitch Kapor, Mike Godwin, Stewart Brand, Mike Holderness, Miram Barlow, Danny Hillis, Trip Hawkins et Alvin Toffler.

Je dois toutefois reconnaître en toute honnêteté que, lorsque Wired va m’envoyer un chèque pour avoir temporairement « fixé cette expression dans les pages de ce magazine, personne d’autre que moi ne le touchera ...

Notes

1. N.d.e.Une image, un texte, une vidéo ou une chanson, en format numérique, peuvent être recopiés sans perte de qualité. Et diffusés sur Internet à destination du monde entier. (R)

2. N.d.e.Une bouteille de Klein est une forme géométrique, en forme de bouteille, qui peut être dessinée mais qui ne peut pas être fabriquée. (R)

3.N.d.e.Équivalents de la Sacem ou de la Sacd. (R)

4. N.d.e.Sur la question de la brevetabilité des logiciels voir : http://www.freepatents.org/ (R)

5. N.d.e.Entreprise de services en ligne, qui fournit l’accès à l’Internet et des contenus propres. (R)

6.N.d.e.L’affaire du fournisseur d’accès Altern en France aura prouvé le contraire.Voir Olivier Blondeau, « Pour les deux sous d’Estelle ? », contribution au festival Musique et Technologie Avatarium (Saint-Étienne). (R)

7. N.d.e.En 1994, l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) a succédé, avec le succès que l’on sait, au GATT. (R)

8.N.d.e.Voir Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit (2 voll.) Le Seuil, Paris, 1977-1980.Dans les pages suivantes, Barlow fait plusieurs fois référence à la notion d’« écologie de l’esprit » batesonienne. (R)

9.N.d.e. le « delta, c’est-à-dire, dans le jargon des comptables et des mathématiciens, la différence. (R)

10.Sur les « mèmes », voir Richard Dawkins, Le Gène égoïste, Odile Jacob, Paris, 1996. Dawkins est l’un des principaux représentants de la sociobiologie, doctrine qui assimile les relations sociales à des processus biologiques. (R)

11.N.d.e.Voir le site de Pamela Samuelson. (R)

12. N.d.e.Les shareware sont disponibles gratuitement. L’utilisateur est encouragé à verser un peu d’argent à l’auteur s’il est satisfait du programme. Voir note 4, p.448. (R)

13. N.d.e.Voir www.eff.org/pub/Misc/Publications/Esther_Dyson/ (R)

14. N.d.e.Le fondateur d’Apple. (R)

15. N.d.e.Pièces d’or sudafricaines. (R)

16. N.d.e.Pour une critique de cette « analogie et de ses implications, voir l’article de Richard Barbrook, "La liberté de l’hypermédia" (R)

17. N.d.e.Alvin Toffler, La Troisième vague, Denoël, « Médiations », Paris, 1982. (R)

18.N.d.e.C’est sur ce modèle économique que fonctionne l’entreprise américaine RedHat.Son produit de base - le système d’exploitation libre Linux - peut se trouver gratuitement.RedHat vend des services sur mesure et des packages avec un bel emballage et une notice soignée. (R)

19. N.d.e.Le 2 novembre 1988, Robert Morris, un étudiant de l’université Cornell (État de New York), a lâché un virus informatique sur l’Internet. Capable de se propager tout seul, d’ordinateur en ordinateur, ce « ver a totalement échappé à son concepteur. En quelques jours, ce sont 10 à 15% des 60 000 ordinateurs alors connectés au réseau des réseaux qui sont tombés en panne. (R)

La présente expression a vécu et est parvenue à son point actuel de développement dans le temps et l’espace précisés ci-dessus. Bien qu’elle soit ici publiée sous forme imprimée, j’espère qu’elle continuera d’évoluer dans sa forme liquide, si possible pendant des années.

On la trouve en version originale sur le site de l’EFF
Elle est traduite ici par Jean-Marc Mandosio.]

Les pensées qui y sont exprimées ne sont pas seulement « miennes, mais se sont assemblées dans un champ d’interaction qui a accédé à l’existence entre moi et quelques autres personnes, auxquelles je suis reconnaissant. Je pense tout particulièrement à Pamela Samuelson, Kevin Kelly, Mitch Kapor, Mike Godwin, Stewart Brand, Mike Holderness, Miram Barlow, Danny Hillis, Trip Hawkins et Alvin Toffler.

Je dois toutefois reconnaître en toute honnêteté que, lorsque Wired va m’envoyer un chèque pour avoir temporairement « fixé cette expression dans les pages de ce magazine, personne d’autre que moi ne le touchera ...

John Perry Barlow
L’article source se trouve sur le site de Freescape

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