"The Sweet Little MotherFuckin’ Show"
Sans pilote et sans machiniste, pivotant cet automne désaxé sur nos vingt-trois degrés vingt-sept, de suivre à l’oreille le souffle aérosol d’un DonQuichotte du graffitti et vieux-frère H. Dièse, j’ai fini par percevoir un son lointain, fanfaron, hypnotique...
D’un pont plus loin, j’ai donc sauté dans un fumant remorqueur et j’ai rejoint l’équipage de cet Ulysse, attaché à sa salvatrice contrebasse.
L’usure du bois racontait le long-cours du bosco.
À entendre le tatoué, j’ai d’abord cru qu’une main noire [1], ancienne société secrète, avait insidieusement piraté l’esquif. De quelle Nouvelle Amsterdam, poètes exilés et bohèmes [2] , hantions nous alors les docks ?
Le "Fantazio" ayant pris à son bord, en sept jours d’urgence, comme pour sauver le monde, toutes sortes d’instruments hétéroclites, toutes sortes de chimères, licornes, minotaures [3] et autres précieux spécimens, le sabir des matafs et des dresseurs de monstres d’osciller savament entre argot américain, patois italien, kobaïen vulgaire [4] et japonais sensible. Sur fond d’hélicon et de balalaïka, de banjo et de derbuka ; sur fond de balafon et de bugle, de sitar et de boîte à musique, on me fit ainsi en patchwork le récit du départ.
Depuis la salle des machines [5] , de lancinantes trilles montaient me le dire : nous irions ailleurs encore. Opiniâtre contrebasse motrice. Electriques guitares vahinés.
Polyphoniques voix pygmées. [6] résonnant le long d’un canal de ténèbre, avant le grand large, j’ai secrètement capté l’écho des Syrènes.
De havres industrieux en ports tranquilles, d’obscurs bayous en transparents atolls, par quelle opération magique, quel talentueux sort, cette nef en transe avançait-elle ainsi d’elle-même ?
Puis à quelle polyglotte escale avons nous ensuite hissé la coque ?
Était-ce à fond de cale, dans une guinguette [7] , dans un rade d’Antwerpen ou de Ménilmontant ? Décision fut prise en tout cas que notre vapeur devienne ferroviaire. En pleine syncope jamaïcaine, un pachyderme hindou, trompe barytone et clou du spectacle ambulant, fit alors de notre vaisseau un train fantôme, une caravane métaphysique.
Flegmme du capitaine très british [8] au milieu de ce cirque. Taciturne Sergent Poivre et sa parade de cœurs mélancoliques. [9] Nous stoppions en pleine et concrète jungle ou bien en rase campagne [10], à chaque squatt d’iroquois, chaque campement tzigane, pour échanger nos trophées sonores et pour grossir encore les rangs. "Chemins sans fin" : l’éléphant au narguileh, en prophète donnait la bonne parole et bénissait ses pélerins. Le reste fut suave et reste flou. Forain de la fête à toutes les stations, il me souvient tout de même qu’une petite âme slave aux yeux noirs m’a séduit hors des rails jusqu’à son intime roulotte.
-Correspondance, notes de cymbalom...
Je n’y suis plus. Je n’y étais pas.
J’ai raté le dernier métro, et les tortues me trottent dans la tête.
Photographies : Pierre Troller
Texte : -temto. 17.XI.05
Clark - "Dagobah System" Ohio Players - "Climax." Jimmy Castor Bunch - "It’s Just Begun." Manu Dibango - "Soul Makossa." Charles Mingus- "My Jelly Roll Soul."





Un commentaire?
par Pierre Troller (10)










